Il doit avoir treize ans mais prétend en avoir quinze. De sa voix d’enfant, Abdelkarim (1) pérore sur des horreurs : une fille ivre dont les « grands » auraient abusé ; une femme tuée parce qu’elle aurait porté plainte après le vol de son sac… « Nous, dans la cité, on balance pas », lance-t-il crânement. Les autres garçons le laissent dire pendant que Cindy (1), la seule fille du groupe, regarde ailleurs d’un air blasé. Le monologue du collégien dure jusqu’à ce qu’Amandine, l’éducatrice, le prenne à part pour le rappeler à l’ordre.

Abdelkarim a un problème qui le pousse à en faire des tonnes : il est petit et fragile, léger comme une plume, à l’âge où d’autres ressemblent déjà à des hommes. Au Clos Saint-Lazare, le quartier de Stains, en Seine-Saint-Denis, où il vit, son physique est un gros handicap. « Un garçon, on lui demande d’être fort » résume Zorica Kovacevic, directrice de l’Association pour la promotion culturelle intercommunautaire stannoise (Apcis), qui lutte notamment contre le décrochage scolaire. « Il peut être tout sauf faible : la faiblesse le met en danger. Alors, il passe son temps à se constituer un capital guerrier. » A l’instar d’Abdelkarim, la plupart des garçons accueillis par l’Apcis durant leur exclusion du collège sont scolarisés en 6e et 5e. « Nous avons ce que nous appelons les exclus du premier trimestre », commente Zorica. « Pour se faire respecter et avoir la paix toute l’année, ils préfèrent se battre et être exclus une fois. »
Par la main
Dans le cadre d’une convention avec les collèges du quartier, l’Apcis accueille jusqu’à cinq élèves à la fois. Au programme, travaux scolaires et réflexion personnelle sur la « faute » qui les a conduits à l’exclusion : bagarre, insulte à un professeur… Ce jour là est un peu particulier. Le petit groupe se rend au gymnase pour une séance de boxe proposée par la brigade de sécurité scolaire. Sur le chemin, Amandine a fort à faire entre Abdelkarim qui traîne à l’arrière et les autres garçons qui galopent devant, s’amusent à enflammer un bout de papier… Mais elle a trouvé la parade : celui qui ne se tient pas tranquille, elle le prend par la main comme un enfant, dans la rue, en public. La honte ! Pour la radoucir, les gars lui racontent des blagues. Les plus perspicaces savent qu’avec elle, le « capital guerrier » est inutile…
L’accueil de ces collégiens, ainsi tenus à l’écart du trafic de drogue qui pourrit le quartier, est l’une des multiples actions de l’Apcis. Au bas d’un carré d’immeubles dont les petits commerces ont tous mis la clé sous la porte, rideau baissé et tagué, le vaste local de l’association a des airs d’oasis. A l’intérieur, ça entre et ça sort, ça discute, ça rigole et ça houspille, ça demande des conseils et ça attend des retardataires… Un vieil homme vient se renseigner sur les prestations sociales pendant que trois grands ados à casquettes se font remonter les bretelles : « Etre stagiaire, ça veut dire arriver à l’heure ! »
« On ne fait pas notre BA »
« Je ne suis pas une dame patronnesse » prévient d’emblée Zorica Kovacevic, enfoncée dans l’un des fauteuils de son bureau enfumé. « On ne fait pas notre BA. » Les victuailles posées sur les meubles de récup’ sont là pour le prouver : ici, chacun donne autant qu’il prend –c’est en tous cas l’un des principes défendus par l’association. « Ces chocolats viennent d’un monsieur à qui on a prêté la salle pour l’anniversaire de sa fille », poursuit la directrice. « Un gamin nous remet à jour les ordinateurs, une maman couturière à domicile donne de son temps à ceux qui en ont besoin, une coiffeuse passe pour faire une coupe gratuite, une fille prête des vêtements à une autre pour un entretien d’embauche… Nos valeurs sont celles de l’éducation populaire. Nous voulons d’un lieu partagé, à l’exemple des bourses du travail du début du siècle. Un lieu où toutes les compétences sont mobilisées dans un sens de solidarité informelle. » Un refuge dans cette cité de 8 000 habitants, lieu de relégation sociale où le taux de chômage atteint 25%, dont la seule économie est constituée par « la solidarité et le trafic ». « Dans ce quartier, nous sommes les grossistes en héroïne de la région », soupire Zorica.
L’Apcis a été créée il y a une vingtaine d’années par les habitants. A l’époque, l’implantation de la secte salafiste d’Abdullah pose problème aux parents musulmans qui souhaitent transmettre leur culture d’origine, tout en ayant fait leur le principe selon lequel la religion doit rester une affaire privée. L’association démarre donc en proposant des cours laïques d’arabe. Très vite, elle met en place une aide aux devoirs, puis est sollicitée pour des démarches administratives. Six temps pleins en contrats aidés y travaillent aujourd’hui sur l’accueil, l’écoute et la médiation ; la prévention des conduites à risque ; l’accrochage scolaire ; l’insertion professionnelle et la culture. « Des besoins se sont exprimés, on a collé à la réalité. On a une approche globale. On te prend tel que tu es, sans rendez-vous, quand tu veux. Dans le respect des religions de chacun. » Et Zorica, dans son chemisier généreusement décolleté, de rigoler : « Une fois, il faisait chaud, j’étais dans mon bureau, vraiment pas très habillée. En face de moi il y avait une femme en burka et on discutait… de lingerie coquine et des choses de la vie ! »
Lisa Giachino
1- Les prénoms des collégiens ont été modifiés.







