
L’ horreur verte » a titré le mois dernier Campagnes solidaires, le journal de la Confédération paysanne, à propos d’un projet d’élevage laitier d’une taille jamais vue en France : 1 000 vaches et 750 veaux et génisses, dont le lisier alimenterait une usine de méthanisation. Le syndicat agricole n’est pas le seul à s’inquiéter de ce dossier qui concerne deux villages de la Somme, Buigny-Saint-Maclou et Drucat, situés au nord d’Abbeville. Créée mi-novembre par des riverains opposés aux « 1 000 vaches », l’association Novissen (Nos villages se soucient de leur environnement) a déjà enregistré 1 000 d’adhérents selon Gilberte Wable, membre de son conseil d’administration. Le conseil municipal de Buigny a approuvé le projet tandis que les élus de Drucat s’y sont opposés.
L’idée est portée par un homme fort de l’économie locale, acteur incontournable du BTP dans le nord de la France. En quarante ans, Michel Ramery a transformé sa petite entreprise en un groupe qui emploie 3 500 personnes à travers plusieurs branches et une myriade d’entreprises. Sa stratégie ? Diversifier ses activités et « intégrer de nombreuses entreprises locales indépendantes », dixit le site internet du groupe. Depuis 2000, la branche Ramery Environnement est positionnée sur des activités de dépollution, compostage, traitement des boues et méthanisation.
L’entrepreneur est également propriétaire d’une ferme à Airaines, au sud d’Abbeville. C’est à ce titre qu’il porte le projet des « mille vaches » auquel se sont associés huit autres agriculteurs. Si le dossier est validé par la préfecture, Michel Ramery déplacera donc ses 200 bêtes à Buigny-Saint-Maclou et Drucat où l’élevage « montera progressivement en puissance ». La filiale Ramery Environnement est chargé des installations de méthanisation.
UN VOYAGE EN ALLEMAGNE
Avant l’enquête publique, l’industriel a offert à des élus et agriculteurs un voyage en Allemagne, pour visiter un élevage laitier de grande capacité. « Les animaux n’y sont pas mal logés » affirme Michel Wellter, chef du projet. « Le principal besoin des bovins, c’est la ventilation. Or ce type de bâtiment est complètement ouvert sur les côtés, avec un filet automatisé que l’on peut descendre plus ou moins. Les animaux vivent donc quasiment dehors. » L’organisation du cheptel en « lots » et le nombre de travailleurs permettent, selon Michel Wellter, « une présence humaine quasi permanente auprès des bêtes et une meilleure surveillance de leur santé. » Ce système, assure-t-il, favorise le dépistage rapide des maladies, évitant de recourir trop souvent aux antibiotiques ou d’abattre tout un troupeau. Cette organisation rend aussi impossible le pâturage, puisque les vaches restent en permanence dans leur bâtiment. Mais, argumente l’agriculteur, « nous sommes dans une région de sols très fertiles où tout le monde a déjà retourné les prairies. On ne fait pratiquement plus de pâturage ». Pourquoi concentrer autant de bêtes sur une même exploitation ? « Pour faire diminuer l’investissement par vache » répond Michel Wellter. « Nous voulions un projet de 300 à 500 animaux mais, en visitant différentes fermes en Europe, nous avons compris que c’est seulement au-delà de 500 vaches que l’on peut fonctionner avec des équipes comportant des niveaux de compétence variés. » Pour produire du biogaz qui sera utilisé sous forme de chaleur et transformé en électricité, le méthaniseur ne sera pas seulement nourri de lisier. Plus riches en énergie, des déchets fermentescibles (végétaux, restes alimentaires…) seront nécessaires pour amortir les installations. Ils pourraient être récupérés dans un rayon de 70 km, mais « nous espérons les collecter le plus près possible » indique Michel Wellter. Après la méthanisation, ce qu’il restera des déchets (le digestat) sera épandu dans les champs de l’entreprise et proposé aux agriculteurs locaux, leur permettant « de diminuer leur consommation d’engrais minéraux ».
La production de biogaz est dans l’air du temps. Depuis un an, le gouvernement a pris plusieurs mesures favorables à cette filière. Le tarif de rachat de l’électricité issue de biogaz a été revalorisé, et du biogaz issu de méthanisation peut désormais être injecté dans le réseau de gaz naturel.
« UN FINANCIER QUI A TISSE SA TOILE »
Mais l’argument de l’énergie « verte » ne convainc pas les membres de Novissen qui pointent des « lacunes importantes » dans le dossier. Gilberte Wable, qui s’est investie dans l’association « par souci du bien-être animal », explique que « parmi les adhérents, on trouve différentes préoccupations ». Absence de bilan carbone et de plan de secours en cas de sinistre, mauvaise évaluation de l’impact sur la circulation routière, proximité (600 mètres) des habitations les plus proches… Autre grief, les riverains estiment que le risque d’infiltration des boues résiduelles dans la nappe phréatique n’est pas suffisamment pris en considération, d’autant que les surfaces nécessaires pour leur épandage - 2 700 hectares – sont importantes. Quelques agriculteurs ont adhéré à l’association. « Nous sommes hostiles au projet parce qu’en tant qu’éleveurs, nous estimons qu’un gros élevage industriel qui se met en place au moment où l’on parle de supprimer les quotas laitiers, ce n’est pas une bonne chose » explique une agricultrice, qui a 80 vaches et « largement de quoi faire ». Préférant rester anonyme, elle déplore « l’accaparement de terres » induit par ce regroupement : « Notre fils voudrait reprendre la ferme et aurait besoin de quelques champs de plus, mais il n’en trouvera pas. Ramery est un financier qui a tissé sa toile et veut faire toujours plus grand. » Pour Yves Sauvaget, responsable de la commission Lait à la Confédération paysanne, « ce n’est pas un projet de ferme. On a besoin d’animaux pour faire de la merde et produire du biogaz, c’est tout. Mais ce qui est dangereux pour la profession, c’est que cet industriel pourra vendre à moindre coût du lait qui ne sera pour lui qu’un sous -produit, le gaz étant son produit principal. »
« LE GAZ COMME PRODUIT PRINCIPAL »
Reste que la participation de huit agriculteurs locaux à ce projet est symptomatique du malaise des éleveurs laitiers. « Avec mon frère, on avait 120 vaches laitières » témoigne Michel Wellter. « J’ai arrêté car je n’en pouvais plus. Vous avez vu l’émission L’amour est dans le pré ? Sur six producteurs de lait, les deux qui ont arrêté ont trouvé une copine. Les quatre autres sont repartis seuls. » Même souci chez notre agricultrice anonyme : « Avec mon mari on travaille en couple, on aime ça, avoir les deux mains et les deux pieds dedans en permanence. Mais si notre fils veut avoir une femme et la garder, il ne pourra pas faire comme nous. » Yves Sauvaget confirme. « Ce n’est pas normal qu’un éleveur n’ait pas les moyens de se payer de temps en temps un vacher pour souffler. La rémunération est trop faible pour le boulot qu’il y a à faire. Mais tant que nous ne changerons pas de politique agricole, les paysans seront à la merci de l’agroalimentaire.
Lisa Giachino







