Un vendredi soir, vers 18 heures. Au 35, boulevard de la Liberté, non loin de la gare de Marseille, les oignons dorés à la poêle et la sauce tomate embaument le premier étage. Aux fourneaux, une dame célibataire, mère de famille dont la grande fille est partie faire sa vie. Bonnet de protection sur la tête et tablier au cou, elle mitonne une bolognaise pour accompagner le riz. Penché au-dessus de l’évier et attentif à ses instructions, l’un de ses voisins de palier récure avec soin les casseroles qu’elle lui tend.
C’est ainsi deux fois par semaine à la Pension de famille, un ensemble de seize appartements sociaux géré par l’association Adrim (lire encadré). Organisés en binômes –certains d’entre eux ne s’étaient pas fait cuire un repas depuis des années- les locataires cuisinent à tour de rôle pour les 24 habitants de l’immeuble. L’occasion de se retrouver et, pour quelques uns, d’avoir un menu équilibré. Le reste du temps, chacun mange chez soi.
La vaste pièce commune se remplit peu à peu. Deux adolescents en jogging ont investi le coin télé avec leur console vidéo. Ils hochent la tête en cadence pendant qu’un homme qui s’est assis près d’eux leur parle foot. Chabhane, « barman bientôt à la retraite », et Salem, chauffeur-livreur, commentent l’actualité. « Je suis d’accord avec les Tunisiens à 100% ! » s’enthousiasme le premier. « Marine Le Pen va nous enlever la nationalité ! » s’inquiète le second. Chabhane vit ici avec son épouse. C’est le seul couple de l’immeuble. Salem, lui, a été « mis dehors » par sa femme. « Ce sont les aléas de la vie. Vous vous retrouvez là, et vous êtes coincé ! Heureusement, on peut rester ici pour un temps illimité. Mais d’autres attendent dehors. »
Une affaire de chewing-gum
Les discussions sont interrompues par des pleurs en provenance de l’escalier. Une jeune femme déboule au premier étage, un cartable rose à la main et une fillette de cinq ans, en larmes, sur les talons. « Madame a déjà eu deux chewing-gums, elle les a avalés et maintenant, elle en veut un troisième ! » explique la maman excédée. Un cercle indulgent se forme autour de l’enfant boudeuse. Sa mère va s’assoir plus loin et « en profite un peu ».
De l’autre côté de la pièce, Sylvie confie ses projets à Aïcha : « J’ai vu qu’il y avait des télés à 10 euros chez Emmaüs. » Sa voisine se moque : « A ce prix là, elle marchera pas plus de deux jours ! » Quant à Pierre, le doyen de la troupe, il traine ses 69 printemps usés dans la pièce et colle sous le nez de qui veut bien regarder, une facture de Canal + : il voudrait interrompre son abonnement. M. Moktar le houspille gentiment et lui fait remballer son papier. « On verra ça demain, dans mon bureau. »
M. Moktar, qui pour l’heure fait infuser du thé à la menthe, constitue avec son épouse le « couple d’hôtes » de la Pension de famille. Ils vivent sur place. Madame se charge des animations. Lui s’occupe plutôt des questions matérielles, administratives et techniques. Il tape aussi du poing sur la table lorsqu’il l’estime nécessaire. « Je connais le caractère de chacun », affirme-t-il. « Il faut avoir un compromis avec tout le monde. Comme il y a des enfants, je suis très à cheval sur les comportements. » La présence des petits est importante pour tous : « Ils jouent et créent un lien avec ceux qui ne s’extériorisent pas. »
Auberge espagnole ou cour des miracles, qu’importe : plus ou moins fringants, plus ou mois abîmés par la vie, les locataires partagent ici une drôle de vie de famille. Les générations s’entrechoquent, les origines se mélangent. Après des années de rue, des hommes vivent un bout de quotidien avec des pères, des mères et leurs bambins. « Nous pensons que ceux qui se trouvent au plus bas seront tirés vers le haut » indique Corinne Pasero, responsable du secteur hébergement de l’Adrim. « Pour quelqu’un qui voyait autrefois les passants changer de trottoir à son approche, se retrouver avec un enfant qui grimpe sur vos genoux, c’est quelque chose » souligne aussi le directeur de l’association, Laurent Almeras.
De l’intimité
L’immeuble répond au statut de Maison relais, expérimenté à partir de 1997. On comptait en France, en 2006, 160 établissements de ce type. Leur objectif est « d’offrir une stabilité au travers d’un habitat durable, de type communautaire et de petite taille, grâce à un lieu de vie convivial associant des logements privatifs et des espaces collectifs ». Les places sont attribuées dans le cadre de commissions réunissant partenaires sociaux et acteurs de l’hébergement. Chaque habitant fait l’objet d’un suivi spécifique (santé, social, insertion professionnelle…) à l’extérieur de l’établissement. A Marseille, la pension de famille est financée par l’Etat (77%) et par les habitants (33%), qui paient un modeste loyer et leurs charges. Toutes les Maisons relais ne favorisent pas autant le mélange des générations et des publics : beaucoup se spécialisent dans l’accueil d’un seul profil.
Ouverte en 2004, la Pension de famille est, en quelque sorte, victime de son succès : « Nous avons un public vieillissant », constate Corinne Pasero. « Certains disent qu’ils veulent rester jusqu’à leur mort. » Il est vrai que l’articulation entre espaces collectifs et personnels semble satisfaire la plupart des locataires. Trong Sihin, qui vit ici depuis quatre ans, peut ainsi recevoir sa fille adolescente pour les week-ends –cela serait impossible dans un foyer d’hébergement. « Chacun à sa cuisine chez lui, on a une intimité », explique Aïcha. « On n’est pas obligé de cuisiner tous les jours devant les autres. »
Arrivée au mois de juillet, Sylvie considère le lieu et ses occupants comme sa « famille ». Née au Havre, ballotée de foyer en foyer depuis des années, elle espère aujourd’hui trouver un emploi en atelier protégé. « Je suis suivie médicalement pour mon handicap et je suis très ravie d’être ici », dit-elle. « Ici on apprend à vivre. C’est très intéressant pour moi car je ne suis pas vraiment débrouillarde : j’apprends à cuisiner, à faire les courses, à compter mes sous ou à habiller ma maison. » Pierre, qui a fait dans sa vie le « tour de France des Emmaüs » et installé un portrait de l’abbé Pierre sur sa table de nuit, est d’accord : « A mon âge, je suis un papi ! C’est ma famille » s’exclame-t-il, l’air de dire qu’il n’en connaitra jamais d’autre, avant de plonger la main dans un bocal de bonbons sur le comptoir de la cuisine.
Lisa Giachino
Des activités diversifiées
L’Association pour le développement des relations intercommunautaires méditerranéennes (Adrim) a été fondée en 1950 à Marseille sous le nom d’Atom (Aide aux travailleurs d’outremer). Elle a depuis diversifié ses activités. Elle gère notamment un Centre d’accueil et d’hébergement des demandeurs d’asile, intervient auprès des collectivités dans le domaine de l’habitat, et a donné naissance à une agence immobilière sociale, le Sires.
Pour en savoir plus : www.adrim.fr







