Nucléaire en Polynésie : une page difficile à tourner

Entre 1966 et 1996, la France a procédé à 193 essais nucléaires en Polynésie française. Avec quelles conséquences sanitaires pour la population locale et les personnes ayant travaillé sur le Centre d’expérimentation du Pacifique (CEP) ? Aucune, ou presque, a longtemps soutenu l’Etat français.

Sous la pression de plusieurs associations, les autorités ont finalement dû reconnaître que les conséquences sanitaires de ces essais n’étaient pas si minimes. Début 2010, l’Etat semblait même prêt à faire un effort en votant une loi d’indemnisation des victimes, dite loi Morin – du nom du ministre de la Défense de l’époque. Mais les plaignants ont très vite déchanté en découvrant les conditions drastiques à remplir avant d’obtenir le statut de victime.

Ils doivent notamment prouver leur situation géographique exacte au moment des essais, et vérifier qu’elle se trouve effectivement dans les périmètres sensibles énoncés par la loi. Sur l’atoll de Hao, par exemple, l’ancienne zone de décontamination des avions est prise en compte par la loi. Mais la zone des dortoirs, située à quelques centaines de mètres, en est exclue…

Autre problème pour les malades : la nécessité d’établir un lien de cause à effet immédiat. Si les personnes atteintes d’un cancer du poumon, d’un cancer de l’estomac ou d’une leucémie peuvent prétendre à une indemnisation, elles doivent d’abord démontrer que ces pathologies ont été directement provoquées par les essais. Et gare à celles qui auraient contracté d’autres pathologies ! La liste des maladies prises en compte n’excède pas dix-huit cancers. Exit donc les troubles cardiovasculaires, les lymphomes ou le myélome – une maladie cancéreuse du système immunitaire.

La jeunesse se saisit du dossier

Quant aux experts chargés d’étudier les dossiers individuels, ils ne sont pas forcément là pour faciliter les choses. Ainsi, le docteur Poirrier a été nommé chef du département de suivi des centres d’expérimentations nucléaires. Or, c’est cette même personne qui, à l’époque des tirs, jurait à la population que les essais ne présentaient aucun risque pour leur santé. Au final, la loi Morin est donc très insatisfaisante, comme en témoignent ces chiffres : sur un peu plus de 1 000 dossiers individuels envoyés, seuls 19 personnes ont été reconnues victimes et indemnisées.

Encore aujourd’hui, le nucléaire est un sujet tabou en Polynésie. Mais une partie de la jeunesse polynésienne s’est saisie de cette histoire. C’est un fait nouveau. Par exemple, lorsque Gaston Flosse (ex-président du pays, grand ami de Jacques Chirac) a voulu faire démolir un mémorial dédié aux victimes des essais nucléaires, ils ont organisé des manifestations, et Flosse a dû abandonner son idée.
– Serge Massau, journaliste spécialiste de la région

Déjà une annonce de campagne ?

Fin février, lorsque François Hollande s’est rendu en Polynésie, ce passé récent était Le sujet sur lequel il était attendu. Car outre les aspects sanitaires, le nucléaire fait depuis 50 ans partie intégrante de la société polynésienne, qu’il a totalement bouleversée. « Pendant 30 ans, toute l’économie tournait autour du Centre d’expérimentation. Et depuis l’arrêt des essais, la “dette nucléaire” versée par l’Etat français (une dotation annuelle visant à compenser la perte d’activité provoquée par la fermeture du CEP) constitue toujours la principale rentrée d’argent sur le territoire », indique Serge Massau.

Le président a accédé en partie aux demandes de la population, en reconnaissant que les essais avaient eu « un impact environnemental » et des « conséquences sanitaires ». Il a promis que les critères énoncés par la loi Morin seraient élargis afin que plus de victimes aient accès aux indemnisations. Il a par ailleurs indiqué que le service d’oncologie du centre hospitalier territorial serait renforcé, et qu’un institut d’archives et de documentation serait créé sur le sujet.

Pour le père Auguste Carlson, président de l’association 193 qui milite pour la reconnaissance et l’indemnisation des victimes, les mesures annoncées « vont dans le bon sens » (1). Mais, pas fou, il s’interroge aussi : le président « n’est-il pas déjà dans une campagne présidentielle ? (…) Est-ce que, en une année, il aura le temps de les mettre en place ? On est sceptiques, je dois le dire. »

Nicolas Bérard

1-Interrogé sur France Inter le 23 février.

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