Les JO de Paris sont instrumentalisés par le gouvernement pour faire passer des lois sécuritaires et faire accepter des technologies de surveillance qui perdureront très vraisemblablement au-delà de la compétition.
Écoutez cet article, lu par B. Huet :
Gérald Darmanin est d’ores et déjà le grand gagnant de ces Jeux olympiques. Le ministre de l’Intérieur n’a pourtant aucune chance de remporter le 100 mètres. Sa petite médaille à lui, il l’a décrochée le 19 mai dernier, lors du vote de la loi « relative aux Jeux olympiques et paralympiques de 2024 et portant diverses autres dispositions ». Ainsi, le grand rendez-vous du sport mondial aura servi de base de lancement à des mesures sécuritaires et à la mise en place des technologies de pointe nécessaires à leur accompagnement. La plus emblématique de ces technologies est sans doute la vidéosurveillance qualifiée d’« intelligente » par le gouvernement, qui est en fait une vidéosurveillance automatisée, ou algorithmique (VSA).
Sitôt que celle-ci est évoquée, ses promoteurs s’empressent de préciser qu’il ne s’agit pas de reconnaissance faciale. Ainsi leur chef de file Gérald Darmanin a-t-il plaidé, devant les sénateurs, « pour le renforcement de la vidéo-protection dite intelligente, qui permet de cibler non pas tel ou tel individu, mais des personnes répondant à tel signalement, ou encore des catégories de gestes ». De quel genre de « signalement » parlait-il ? Il ne l’a pas précisé… « On tend souvent à opposer reconnaissance faciale et VSA, ce qui permet aux politiques et aux entreprises de dénoncer la première pour mieux faire accepter la seconde, observe Noémie Levain, juriste à La Quadrature du net. La reconnaissance faciale, qui permet d’associer une image à une identité civile, pose énormément de problèmes en termes de liberté, d’anonymat, etc. Mais la VSA en pose tout autant ! Ce sont d’ailleurs les mêmes entreprises qui mettent au point ces technologies, avec les mêmes ingénieurs. »
Accélérer l’agenda sécuritaire
Concrètement, la VSA repose sur l’association de caméras de surveillance avec des algorithmes analysant en permanence les images et envoyant des alertes si quelqu’un ou quelque chose d’anormal ou de suspect est détecté. Reste à distinguer ce qui est « normal » de ce qui ne l’est pas, qui est « suspect » et qui ne l’est pas… Qui décidera des critères constituant les algorithmes ? Réponse : l’institution policière elle-même, engendrant de fait de la discrimination et de la stigmatisation. Quid des libertés fondamentales, comme celles d’aller et de venir, ou se réunir – car il va de soi qu’un attroupement un peu trop important sera immédiatement considéré comme suspect ? Ces questions n’ont pas été débattues, puisqu’il ne s’agit, officiellement, que d’une « expérimentation ».
Cette technologie n’est pourtant pas tout à fait neuve.
La Quadrature du net a découvert qu’elle était déjà utilisée, illégalement, par plusieurs collectivités françaises, comme celle de Nice et de son maire technopolicier Christian Estrosi. « Cela fait plusieurs années qu’on suit l’évolution de la VSA, explique Noémie Levain. On savait qu’il y avait une volonté commune, entre les institutions et les entreprises qui développent ces technologies, de la rendre légale.
Et là-dessus, arrivent les Jeux olympiques. Or, c’est un grand classique d’utiliser ce genre d’événements, qui constituent des moments d’exception, pour faire passer des lois exceptionnelles, et principalement des lois sécuritaires. Les JO sont ainsi instrumentalisés pour accélérer un agenda beaucoup plus large. »
Le rendez-vous sportif était clairement identifié comme une opportunité par la place Beauvau. Dans le Livre blanc de la sécurité intérieure, publié en 2020 par le ministère, il est signalé que les JOP « seront un événement aux dimensions hors normes posant des enjeux de sécurité majeurs : 15 à 20 millions de visiteurs, grands rassemblements, mobilités multiples, délégations officielles ». Voilà donc le prétexte idéal pour faire accepter à peu près tout et n’importe quoi en matière de sécurité.
Un pur prétexte
Ainsi, la VSA serait testée « afin d’éviter des incidents comme ceux qui ont eu lieu au Stade de France lors de la finale de la ligue des champions [de foot] en mai 2022 ». Or ces incidents avaient eu lieu en raison d’une organisation désastreuse mise en place par le préfet de Paris et le ministre de l’Intérieur, qui étaient donc directement responsables de ce fiasco. Des dizaines d’événement encore plus importants se sont déjà tenus au Stade de France dans d’excellentes conditions. Bref, la VSA n’a rien à voir là-dedans, mais qu’importe, l’occasion est trop belle ! Les entreprises du secteur, elles, se frottent les mains, sachant pouvoir compter sur la complicité du gouvernement. Ainsi est-il encore précisé dans le Livre blanc que les JOP « constituent un marché majeur pour les entreprises françaises et un catalyseur unique pour permettre à la profession de changer de dimension ». Il ne s’agit donc pas tant d’assurer la sécurité des Jeux que de dynamiser une économie et d’opérer un changement de dimension sécuritaire, qui sera certainement définitif. La loi autorisant « l’expérimentation » de la vidéosurveillance algorithmique étend d’ailleurs cette possibilité à toutes les « manifestations sportives, récréatives ou culturelles (…) jusqu’au 31 mars 2025 », soit 9 mois après la cérémonie de clôture !
Autrement dit, la VSA ne disparaîtra pas à la fin des JOP, et il y a fort à parier qu’elle ne sera pas démontée au 31 mars 2025 non plus. Si un bilan est réalisé sur son efficacité, deux options s’offriront à ses promoteurs : soit elle a prouvé son utilité et ils plaideront donc pour sa légalisation définitive et son développement encore plus massif. Soit elle n’a rien démontré du tout, et ils expliqueront alors qu’il faut la faire évoluer, la perfectionner jusqu’à atteindre l’objectif souhaité.
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