Le 22 avril, deux associations ont lancé un recours contre l’État pour inaction dans la protection des captages d’eau potable : alors que l’on commence à peine à repérer certains polluants, de nouveaux pesticides toxiques sont autorisés.

« Carence fautive dans la protection des captages » : c’est l’objet de la plainte déposée contre l’État français par la fédération France Nature Environnement (FNE) et l’Association citoyenne et laïque des consommateurs, le 22 avril. En juillet 2025, Disclose et France 3 révélaient des taux records de pollution aux Pfas, surnommés polluants éternels (lire p.8), dans certaines communes du Grand Est. Trois mois plus tôt, la Commission européenne lançait un recours contre la France en pointant l’échec de sa gestion des nitrates (issus des engrais) dans l’eau potable. En 2024, un rapport interministériel dressait un constat d’échec dans la protection des captages face aux pesticides… Et selon le ministère de la Santé, 30 % de la population s’est déjà alimentée au moins une fois avec une eau non conforme.
Les collectivités désarmées
Aujourd’hui, ce sont les collectivités qui sont pénalement responsables de la qualité de l’eau. Mais FNE dénonce leur manque de moyens financiers et réglementaires. « Les collectivités sont désarmées » déplore Alexis Guilpart, animateur du réseau Eaux et milieux aquatiques à la fédération. Contrairement à l’État, elles n’ont pas le pouvoir d’interdire les intrants agricoles nocifs. Or, les pesticides constituent la première cause de non-conformité de l’eau. Ils sont présents dans 90 % des eaux de surface et 58 % des eaux souterraines.
Les pollutions n’étant pas évitées en amont, les collectivités locales doivent se débrouiller pour les gérer en aval. Les principaux traitements curatifs, le charbon actif et l’osmose inverse, sont coûteux et posent des problèmes écologiques (lire page suivante). Parfois, les eaux de deux captages sont aussi mélangées, afin de diluer la concentration en substances nocives.
92 % de l’eau potable contient du TFA
Ce n’est pas toujours possible. En juin 2023, à Missillac, le syndicat Atlantic’eau a dû fermer un captage à cause d’une molécule difficile à traiter, le NDMS, issu de fongicides comme le tolyfluanide, interdit depuis 2010, ou le dichlofluanide, encore autorisé. « On autorise des polluants sur les aires de captage sans savoir si le producteur d’eau aura la capacité de les traiter », regrette Mickael Derangeaon, vice-président du syndicat. Entre 1980 et 2025, 14 640 captages d’eau potable ont été abandonnés, principalement à cause d’une baisse de la qualité de l’eau. Près de 33 000 captages assurent actuellement l’alimentation de nos robinets. La plupart des pollutions connues aujourd’hui proviennent de substances répandues hier. C’est le cas du chlorothalonil, utilisé depuis 1969, classé comme ayant un risque cancérogène et interdit en 2020.
« C’est seulement en 2023 qu’on a été capables de rechercher ses métabolites dans l’eau », souligne Mickael Derangeaon. Les métabolites, polluants issus de la molécule mère du pesticide, sont peu étudiés. « Et on continue à ajouter des polluants ! » Les molécules accumulées dans l’eau et le sol peuvent y persister pendant une dizaine d’années, voire des siècles. Le TFA par exemple, polluant éternel présent dans des pesticides encore autorisés, a contaminé 92 % de l’eau potable en France, d’après l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses). « Si on ne fait rien maintenant pour limiter son accumulation, il n’est pas exclu qu’on atteigne des niveaux toxiques dans quelques années », alerte Pauline Cervan, toxicologue chez Générations futures.
« Pathologies multifactorielles »
Cela ne fait que 15 ans qu’on a fait le lien entre certaines maladies fréquentes chez les agriculteurs (maladie de Parkinson, cancer de la prostate, lymphomes, tumeurs ou leucémies), et l’utilisation de produits phytosanitaires. On sait aussi que les voisins des champs cultivés sont plus exposés que la moyenne. Pour toute la population, « les expositions sont multiples et les pathologies, multifactorielles, donc c’est extrêmement compliqué de faire un lien, explique Pauline Cervan. Mais on sait que ces molécules toxiques peuvent agir à faible dose, et les enfants et les femmes enceintes sont particulièrement vulnérables », précise-t-elle. Deux réglementations servent à évaluer la conformité chimique de l’eau.
La première concerne les valeurs sanitaires propres à chaque molécule. La deuxième correspond au seuil de conformité européen, qui date des années 1980. Réglé à 0,1 microgramme/L pour chacune des substances et 0,5 microgramme/L pour l’ensemble des substances, il est cependant flexible. En Charente-Maritime, l’intercommunalité rochelaise a obtenu une dérogation, pour faire passer celui du fongicide fosétyl dans les captages de 0,1 à 1,5 microgramme/L, jusqu’à trouver une solution de traitement. En 2024, sur la base d’études fournies par Syngenta (société productrice de pesticides), l’Anses a levé le seuil de conformité d’un métabolite issu du fongicide chlorothalonil, pourtant interdit depuis 2020 car considéré comme cancérogène probable. Autre risque sous-estimé : l’effet cocktail. « Vous buvez tous les jours de l’eau. Si en plus vous absorbez des Pfas à travers les produits manufacturés et l’alimentation, vous avez une exposition globale de la population à des niveaux qui pourraient devenir préoccupants. » explique Francois Veillerette, porte-parole de l’association Générations futures.
Décentralisation de l’agriculture
Pour FNE, Générations futures et Atlantic’eau, les pesticides devraient être interdits dans les zones de captage, tout en accompagnant les agriculteurs vers un changement de pratiques. « Il faut tendre vers le zéro pesticide à condition d’avoir des aides financières et techniques » estime Jean-Christophe Richard, agriculteur bio et ancien président de la Confédération paysanne de Loire-Atlantique. Pour lui, le bio ne va pas sans une décentralisation de la production agricole, aujourd’hui trop concentrée en Bretagne et dans les Pays-de-la-Loire. Le retour des prairies lui semble également important. « Grâce à elles, on résout pas mal de problèmes de désherbants par exemple. » Jean-Christophe est passé au bio après avoir été atteint d’un lymphome, à cause des pesticides qu’il utilisait. Il dit comprendre « les gens qui vous disent : les produits phyto, on n’en vendrait pas si c’était toxique », soulignant que l’utilisation de ces produits fait toujours partie des bases enseignées dans la plupart des formations agricole. Le projet de loi d’urgence agricole, discuté en ce moment1, risque d’affaiblir encore la régulation des pesticides. « Le danger, c’est qu’on inscrive dans la loi l’inaction », déclare Pauline Cervan. Aujourd’hui, 2 000 captages sont considérés comme prioritaires, ce qui représente 3 à 4 % de la surface agricole française.
Le préfet peut y imposer des interdictions de pesticides. Mais un amendement porté par LR et le RN, en cours d’adoption au Parlement, permettrait d’abaisser à 1 000 le nombre de captages prioritaires, en excluant ceux pollués par des pesticides déjà interdits. Le texte intègre aussi le projet de loi Duplomb 2, qui permet la réintroduction de deux herbicides, dont l’acétamipride. Le sénateur Laurent Duplomb est d’ailleurs le co-rapporteur du projet de loi d’urgence agricole. Pour une ingénieure spécialiste de l’eau potable, c’est pourtant bien tout le modèle agricole qu’il faut repenser. Elle souligne la contradiction qu’il y a à « vouloir une eau ultra propre alors qu’on mange des pesticides ». Et interroge en passant notre usage de l’eau potable : « Seulement 1 % est bu. Le reste sert à tirer la chasse, faire la lessive », et autres pratiques qui ne nécessitent pas une eau si coûteuse en travail, énergie et ressources écologiques.
Texte et carte : Perle Dando (avec LG)
1- à l’heure où nous écrivons ces lignes, le texte n’a pas été définitivement adopté.









