Entre l’achat d’occasion et le recyclage, on a parfois l’impression que les déchets ont disparu. Pourtant, leurs quantités augmentent. Comment l’expliquer ?
La seconde main est devenue branchée. Le pull jacquard de papi vaut plus cher que le pull Kiabi. Les vide-greniers, brocantes et hangars Emmaüs ont vu débarquer les plateformes de vente en ligne, les ressourceries, les cafés-réparation, les donneries… Dans mon quartier branché, le nombre de boutiques vintage hors de prix a explosé. La mode étudiante est au survêt’ des années 90. Les copains n’achètent plus d’électroménager ou de meubles neufs. « On trouve tout sur LeBonCoin. »
Les riches s’épargnent la casse
C’est une très bonne nouvelle, mais comment expliquer cette surabondance de la seconde main ? Par le fait que les gens jettent moins à la poubelle ? Non : la quantité de déchets ménagers a augmenté de 10 % (1) entre 2010 et 2020. Par le fait que les gens donnent ou vendent leurs objets pour adopter un mode de vie plus dépouillé ? Peut-être à la marge, mais je ne connais personne qui vend ou donne son canapé ou sa cuisinière ou son blouson encore en état sans en racheter un autre… D’ailleurs, la consommation globale ne fait qu’augmenter (2). On a beau le tourner dans tous les sens, cette surabondance ne s’explique que par l’augmentation, en amont, de l’achat de neuf… et du nouveau comportement consistant à se séparer du neuf alors même qu’il est encore utile, pour racheter ensuite.
Je me souviens d’un ami qui m’expliquait, à propos des voitures, que cela revenait moins cher, à partir d’un certain kilométrage par an, d’acheter neuf puis de revendre au bout d’un an ou deux pour re-acheter neuf, puis revendre, etc. Encore faut-il avoir l’argent pour acheter neuf ? Pour les voitures, oui, mais j’ai l’impression que cette logique s’est également mise en place pour l’électroménager, l’ameublement, le textile… Question d’argent, de mode, de confort ? Et je me demande qui « jette », dans ces cas-là. Ce qui est sûr, c’est que quand je revends un objet, ou que je le donne à Emmaüs, je n’ai pas l’impression de jeter… Ainsi, cet ami qui achète régulièrement des bagnoles neuves et les revend d’occasion ne jette jamais de voiture !
Je ne jette pas, je collecte !
Ce sentiment déculpabilisant de ne pas jeter, je l’ai aussi quand je trie mes déchets dans la poubelle jaune destinée au recyclage. On a tellement été bercés d’ « économie circulaire » qu’on a envie d’y croire : nos déchets sont nos ressources. Je ne jette pas, je collecte !
Il y a du vrai : en France, 83 % du verre produit est finalement recyclé. C’est aussi le cas pour 86 % du métal, par exemple. Quant au plastique, c’est le cas pour… seulement 27 %. Cela signifie que 17 % du verre finit sous terre, 14 % du métal… et 73 % du plastique consommé en France prend perpète sous terre, en mer, ou finit dans un incinérateur. Plastique pas trié, ou plastique trié mais souillé, ou d’un type qui n’est pas techniquement recyclable… Les industriels nous vendent le 100 % recyclé, demain on rase gratis. Le 80 %, ça serait déjà pas mal ? N’oublions pas, d’abord, que la réutilisation, c’est mieux ! Prenons le verre : casser du verre, le faire fondre pour refaire des bouteilles, c’est bien plus énergivore que de nettoyer la bouteille. Le recyclage est un processus industriel qui nécessite de l’énergie et de la matière. Même si on recyclait 100 % de nos déchets, on viderait peut-être les décharges, pour autant la boucle circulaire ne serait pas fermée : il faudrait pomper de l’énergie et de la matière.
Ajoutons que pour atteindre, soyons fous, 40 % de plastique recyclé, il faudrait commencer par… arrêter d’en produire ! Comme le souligne Flore Berlingen dans son livre Du bon usage de nos ressources (3), notre obsession pour le taux de recyclage cache l’utilisation des ressources vierges. Celle-ci est mise en valeur par un autre indicateur : le taux d’incorporation (part de la matière recyclée sur l’ensemble de la matière première). Ainsi, le plastique recyclé en France ne représente que 14 % de la matière première utilisée par l’industrie plastique.
Par exemple, on a vu que pour 00 unités de plastique consommées, seulement 27 sont remises dans la boucle. Sauf que ces 27 unités s’ajouteront à… 193 unités produites au cycle suivant (14%) ! On en enterrera donc cette fois 141, puis 52 d’entre-elles s’intégreront au nouveau cycle qui en produira 371…
Alors, on peut faire un parallèle entre l’économie circulaire et la transition énergétique : celles-ci ne peuvent pas advenir du moment que nous sommes dans un régime de croissance. La production solaire et éolienne ne remplacent pas le pétrole, elles viennent alimenter le besoin croissant en énergie de ce système qui n’a jamais autant consommé de pétrole. Quant au déchet recyclé, il cache les 220 décharges et les quelque 126 incinérateurs du territoire.
On connaît la solution !
Super, merci L’âge de faire de nous remonter le moral ! La bonne nouvelle, c’est qu’on connaît la solution : rester dans des corridors de consommation compatibles avec les limites planétaires. Pour les vêtements par exemple, il faudrait nous limiter, c’est un ordre de grandeur, à 5 pièces de textile par personne et par an. D’occasion ? Bien sûr, du moment que cela ne nous incite pas à acheter plus. Pour le jetable, les emballages plastiques par exemple, il faut limiter drastiquement leur achat quand c’est possible. Et pour finir sur une excellente nouvelle, sachons qu’il existe des solutions collectives ! Interdiction du plastique beaucoup plus ferme, éco-conception (4) et durabilité des objets, développement massif du réemploi… à la manière de l’eau vitale gratuite, et des mètres cubes supplémentaires de plus en plus chers, n’y aurait-il pas des solutions pour entraver la surconsommation ? La liste est longue autant que la pente est raide, mais on connaît la route à emprunter !
Texte : Fabien Ginisty
Mise en scène et photo : Léon Layon
1 – Selon les derniers chiffres donnés par l’Ademe en 2024, dans « Déchets chiffres – clés ». 2- En moyenne, la consommation par habitant et par an est passée de 17 000 euros en 2010 à 17 500 euros en 2020, d’après l’Insee. 3- Du bon usage de nos ressources, éd. Rue de l’échiquier, 2025. 4- De nombreuses pistes pour organiser le recyclage en fonction des « corridors de consommation » sont présentées dans Du bon usage de nos ressources, de Flore Berlingen,









