En décembre, on vantait le papier sur lequel une fois imprimé, un texte ne peut plus être modifié. Il en est autrement de la matière qui nous occupe ce mois-ci : le conte.
Lui n’aime pas beaucoup ça, le conte, être coincé dans un livre. Cela lui permet de voyager à travers les cultures et les époques, mais sa force se déploie surtout dans la parole. Membre de la grande famille de l’oralité, il préfère cavaler dans les bouches et les mémoires, murmurer aux oreilles des humains petits et grands, bousculer les certitudes en passant. Le plus ancien que l’on connaisse nous est parvenu de l’Égypte du XIIe siècle avant notre ère, consigné sur un papyrus mais voyageant toujours à l’oral dans de nombreuses versions (1).
Écrire sur les contes, serait-ce les trahir ? « C’est là une démarche d’intellectuel, évidemment honorable et utile, mais elle a le défaut de trop souvent négliger cela, que ces vieilles histoires ne sont pas faites pour informer, même pas pour instruire, mais pour nourrir. […] Les contes veulent être mangés, béatement, et donner ce pourquoi sont faits les aliments : de la force, de la vie » (2), répond Henri Gougaud, pionnier du « renouveau du conte ». « Moi, à force de lire les contes je ne les étudie pas, je les prends, ils rentrent en moi comme une bonne nourriture. À La Réunion, on les appelle “Le manger pour cœur” », ajoute Gigi Bigot, elle aussi conteuse du renouveau. Dans les années 1970-1980, ce mouvement artistique a remis ces récits en avant.
« Conte pile poil »
Ce sont sans doute les contes qui parlent le mieux d’eux-mêmes. Mais il faudrait peut-être toute une vie pour en faire le tour. Surtout aujourd’hui, dans nos sociétés où la télévision et internet ont remplacé les veillées durant lesquelles on s’en racontait à foison. Pour en explorer les mystères, le plus utile serait d’en dire un, deux, trois, cent… C’est d’ailleurs ce qu’a fait Gigi Bigot quand je l’ai eue au téléphone. Ainsi se concluait son récit d’à peine trois minutes, que j’écoutais toute émue : « Comme partout, comme tout le temps, les rêves et les histoires font venir des mots à la bouche de tous les gens. » Et voilà ! Gigi venait de me raconter un conte « pile poil » dont elle a le secret. Un conte qui touche l’auditoire juste où il faut, quand il faut. Il y a quelques années, celui-ci, raconté par une institutrice, avait sorti de son mutisme une petite fille qui ne parlait pas à l’école. Concernant notre coup de fil, il illustrait le pouvoir de la parole symbolique et émancipatrice des contes. « Il paraît que les contes viennent des rêves, explique Gigi. Dans les rêves on peut voler, couper quelqu’un en deux. C’est une parole qui permet de dire des choses qu’on ne peut pas dire avec le rationnel. »
Gigi Bigot a mené des ateliers auprès de personnes en situation de précarité, avec l’association ATD Quart-Monde. Puis, revenue sur les bancs de l’université sur le tard, elle a étudié la symbolique des contes (3). « Ils ont une intelligence, une malice pour parler de tout ce que nous traversons dans notre vie. Je connais plein d’exemples d’enfants et d’adultes qui ont changé avec les contes. » Car leur message touche « notre part la plus humaine » : l’inconscient, l’âme, le cœur, notre for intérieur… Appelez cela comme voulez : cette partie qui résonne au son d’une métaphore, et non pas celle qui raisonne et analyse dans un langage comptable, scientifique, politique. Gigi, elle, croit à la cohabitation des paroles, qui se nourrissent les unes les autres. Elle invite aisément le conte dans des situations où on ne l’attend pas, comme par exemple, un baptême républicain. Car ces histoires « ne se racontent pas qu’à Noël et ne s’adressent pas qu’aux enfants ou aux personnes fragiles. Bien sûr que c’est formidable pour les personnes fragiles, mais si vous pouvez me citer une seule personne qui ne soit pas fragile, j’écoute !, glisse-t-elle. Le héros c’est toujours le plus petit, le plus bête, le plus pauvre, le plus “moins” … C’est justement la reconnaissance de la vulnérabilité en soi et chez autrui, qui est un processus d’émancipation et qui nous rend humains ».
Ambivalence des sens
Les contes ont aussi besoin d’être débarrassés des stéréotypes qui collent à la peau de certains de leurs personnages. Surtout depuis que des histoires ont été fixées par écrit. Charles Perrault, par exemple, a retiré des éléments signifiants, qu’il n’estimait pas adaptés au public de la cour auquel il s’adressait (lire p.11). Les versions collectées par quelques passionné·es témoignent d’une grande diversité de récits. « Les personnages des contes sont loin d’être aussi superficiels que Walt Disney a voulu le faire croire, assure Ophélie, animatrice nature et conteuse en Isère. Quand la princesse est endormie, coupée de la société, elle est dans une phase de maturation. » Le conte opère « comme une catharsis, ajoute-t-elle. En sachant reconnaître la complexité du monde qui nous entoure, il nous aide à accepter nos ambivalences. Sous un aspect ludique, le récit porte énormément de connaissances : sur les usages traditionnels des plantes, sur les astuces pour bien vivre avec son voisin, sur ce qui se joue à l’adolescence… Pour chaque peine de l’âme humaine, il y a un conte merveilleux ». Pour Ophélie, qui joint les contes à la botanique, « le conte recrée du lien avec le végétal, ressource rassurante ».
Pour elle, il est aujourd’hui « crucial d’avoir des récits nouveaux pour imaginer un futur désirable, des récits qui mettent en action. Le conte est subversif dans le sens où il fait réfléchir. Dans notre monde commercial et patriarcal on ne sent pas vraiment le désir politique d’avoir des masses cultivées et émancipées. » Depuis qu’elle conte, son regard s’est aiguisé sur tout ce qui peut figer un symbole dans une vision manichéenne. « Par essence, un symbole a plusieurs interprétations possibles. Le loup est effrayant, mangeur de chair, mais aussi un animal social, doux avec ses petits. Quand on essaye de nous imposer une interprétation des symboles, on nous manipule. Ceux qui manient les symboles aujourd’hui, ce sont les commerciaux, les religieux et les politiciens. » En témoigne le « loup Intermarché », pub virale sur un loup devenant végétarien, réalisée par et pour l’enseigne de grande distribution. Pour que le conte opère, il faut veiller à « laisser une part du boulot à l’auditoire. Qu’il reparte avec des questions et non des certitudes », affirme Ophélie. « Pour voyager dans le Merveilleux, la première chose requise est la naïveté, la candeur, la douceur d’accueil du tout est possible, le sourire du “pourquoi pas” », écrit quant à elle la con-teuse Catherine Zarcate4. En laissant circuler la parole, en lui reconnaissant son rôle, le conte peut continuer à chevaucher les inconscients. Les artistes, chacun avec sa patte, sont là pour cela, mais aussi l’école, la famille et les amis. Alors, contez maintenant !
Lucie Aubin
1- En 1934, le folkloriste allemand Kurt Ranke en identifiait pas moins de 770. 2- Henri Gougaud, Le Rire de la grenouille, éd. Carnetsnord, 2008. 3- De tout cela elle parle, dans son livre Marchande d’étoiles, éd. ATD Quart-Monde/La Grande oreille, 2018. Les contes des ateliers sont réunis dans Un autre rêve pour le monde, Histoires ordinaires éd. 4- Catherine Zarcate, Clartés, Variations sur l’art de conter, éd. D’Une Parole à l’Autre/La Grande Oreille, 2022.









