De la maison où contait sa grand-mère, en Syrie, aux salles de recherche de l’Inalco, à Paris, Gulistan Sido a traversé la guerre et de multiples épreuves. Son trésor ? Les histoires qui peuplent sa mémoire et celle de son ordinateur.
Gulistan Sido est-elle un personnage de conte ? Cette chercheuse kurde a en tout cas toujours gardé un pied dans la magie des récits populaires. Née dans la ville syrienne d’Alep, elle chérissait le village de ses grands-parents maternels, dans la région d’Afrin, surnommée « la montagne kurde », au nord-ouest du pays. Elle et ses quatre frères réclamaient sans cesse des contes à leur grand-mère : « Même si elle nous racontait le même que la veille, on ne s’ennuyait pas. Son style nous plongeait dans l’univers de l’histoire ! »
Dans les années 90′, il n’y avait au village ni télé, ni électricité. « Le jour, on se cachait, on montait aux arbres, on cherchait des herbes, on mangeait des fruits… Il y avait beaucoup de grottes, et on allait voir si on y trouvait des dêws, ogres ou démons des contes qui mangeaient la chair humaine. On vivait des aventures ! » En fin de journée, les enfants les plus âgés invitaient les autres à s’asseoir et leur contaient des histoires. Le soir, la veillée avec les adultes se tenait autour d’une lampe à gaz – en famille, ou avec les amis des grands-parents, qui prenaient la parole à tour de rôle. Même si elle ne comprenait pas tout, Gulistan savourait ces récits en kurde : à leur entrée à l’école, les enfants des minorités devaient brusquement apprendre l’arabe, et avaient interdiction de parler leur langue maternelle.
« Ils donnaient avec générosité »
Devenue grande, la jeune fille suit des études de lettres françaises, en Syrie puis à Paris. En 2009, elle démarre une thèse à l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco) et reçoit une aide financière pour collecter de la littérature orale dans sa région d’origine. Munie d’un magnétophone et d’une petite caméra, la voilà qui sillonne son quartier d’Alep et des villages, à la recherche des conteurs qui ont le plus large répertoire. Sa mère l’accompagne dans la plupart de ses expéditions, à la fois chaperon officiel pour faire bonne impression, et grande complice. « Parfois, les gens trouvaient bizarre qu’une jeune femme fasse ce travail. Mais en leur expliquant les objectifs, ils donnaient leur répertoire avec beaucoup de générosité. Ils savaient l’importance de ce qu’ils faisaient, et l’importance de remettre leurs connaissances entre les mains de quelqu’un en qui ils avaient confiance. » à la campagne, la logistique de la collecte n’est pas simple : Gulistan doit régulièrement décharger ses cartes numériques sur son gros ordinateur fixe resté à Alep, à 60 km d’Afrin. Elle finit par se procurer des disques durs et un ordinateur portable sur lequel stocker son « trésor ».
Mais la guerre civile, qui démarre en 2011 avec la révolte contre Bachar al-Assad, l’empêche de revenir en France et poursuivre sa thèse. En 2013, Afrin devient l’une des régions libérées d’Assad, et auto-administrées par la population à majorité kurde. Professeur de français, Gulistan s’investit dans le nouveau système éducatif. « Avec un groupe d’universitaires, on a créé Viyan Amara, le premier institut de langue et littérature kurdes de toute l’histoire de la Syrie ! Le but était de former des enseignants en langue kurde pour les écoles. La première année, on a formé 500 personnes de tous les âges. On avait peu de matériel, on s’était formés clandestinement : sous le régime de Bachar, les livres en kurde étaient très rares et c’était dangereux d’en avoir. » Deux ans plus tard, une université kurde est créée à Afrin. Gulistan travaille sur les cours de littérature, s’inspirant des méthodes d’analyses pratiquées en lettres françaises. La collecte de littérature orale est intégrée à la formation des enseignants, qui à leur tour, y feront participer les élèves des écoles.
« Ce trésor me donnait du réconfort »
Mais en 2018, la Turquie bombarde et occupe la « montagne kurde ». Pour Gulistan comme pour 250 000 personnes, c’est le début d’une longue série de déplacements. À chaque fois, sa priorité est d’emporter le « trésor » : son ordinateur rempli d’enregistrements. « Quand on disait « il faut partir », je ne prenais que ça et quelques habits, dit-elle. Ce trésor me donnait du réconfort et de la force. » Quand elle se retrouve dans un camp d’évacuation, au nord d’Alep, l’enseignante se fait conteuse en partageant son trésor avec les enfants. « Cette expérience de contage en contexte de guerre, de violence extrême, de bombardements et de déplacements, était très différente du contexte traditionnel paisible de la veillée, faite pour se détendre. Pour moi, conter pour les enfants alors que nous avions été sortis de force de notre terre, était un acte de résistance. Je voulais soulager leurs traumatismes, et notre seul moyen de subsister était de se réunir, et raconter. »
« C’est l’aventure qui commence ! »
Gulistan est ensuite chargée des relations internationales à l’université du Rojava1. C’est alors qu’elle découvre l’existence du Programme d’accueil en urgence de scientifiques et artistes en exil (Pause)2. À peu près au même moment, elle reçoit un message de son ancienne directrice de thèse qui prend de ses nouvelles, treize ans après son départ de l’Inalco. « Ça a été un tournant magique pour moi. Je lui ai dit : “J’ai sauvegardé les contes. Est-ce que je peux encore faire ma thèse ?” Elle m’a répondu que je DEVAIS la faire. J’ai été lauréate de Pause ; toute l’équipe du programme s’est battue pour que je puisse quitter la Syrie. » La voilà donc repartie à Paris, son trésor sous le bras, en 2021. Nous nous sommes rencontrées parmi les étudiant·es, à la cafétéria de l’Inalco. Elle prévoit de soutenir l’année prochaine sa thèse sur les littératures orales et écrites kurdes, dix-sept ans après l’avoir entamée. La fin d’une quête ? « C’est plutôt l’aventure qui commence ! Grâce à la méthode scientifique, mes yeux se sont ouverts sur la richesse des contes, et je ne pourrai plus les fermer ! » Ses neveux lui demandent des contes par téléphone, et elle poursuit aussi ses collectes à distance. « Quand je cherche un idiome, j’envoie ma mère chez ses voisins ! » En Syrie, les graines semées ont germé : les universités du Rojava et de Kobané se sont à leur tour lancées dans des collectes de culture orale.
Lisa Giachino
1- Territoire autonome au nord de la Syrie. Lire notre dossier du n°209, sept.25.
2 – Porté par le Collège de France.







