Entre guerres, crise écologique et dépendance à l’importation, les habitants du nord-est syrien redonnent vie aux semences paysannes afin de retrouver autonomie et dignité.
Najah Hussein Abroush regarde avec désolation sa terre asséchée. Devant la petite maison familiale du nord-est syrien, à Boraz, elle plonge la main dans le sol et en sort une petite boule qui s’effrite. « Depuis la guerre, les plantations et les arbres ne sont plus en bonne santé. L’environnement a été pollué, certainement par les frappes aériennes, les bombes et les drones », souffle l’agricultrice de 45 ans. Son village se situe au bord de l’Euphrate, dans l’une des vastes plaines agricoles de la région, lieu de naissance de l’agriculture il y a cinq millénaires. Mais la guerre civile qui y sévit depuis 13 ans et la politique agricole centralisée imposée par les Assad (au pouvoir entre 1971 et 2024) ont causé d’importants dégâts dans ce qui fut le grenier du Moyen-Orient. Les variétés locales ont peu à peu disparu, remplacées par des graines hybrides et moins adaptées aux conditions climatiques. La guerre a aussi aggravé la dépendance aux semences importées.
« Les graines importées ont tué l’échange entre producteurs »
Déplacée en 2014 en raison de l’occupation de la région par l’État islamique (Daech), l’agricultrice est revenue sur ses terres en 2015. « Avant la guerre, nous pouvions extraire les graines des plantes que nous cultivions. Mais à notre retour, c’était impossible, la terre ne donnait plus. Nous avons commencé à acheter celles importées. Malheureusement, elles ne sont pas de la même qualité et cela a tué l’échange de graines locales entre agriculteurs », explique-t-elle. Najah Hussein Abroush décrit aussi des années de plus en plus sèches : conjugaison des conditions climatiques et des tensions géopolitiques. Les autorités locales et les habitants accusent la Turquie de retenir l’eau de l’Euphrate avec des barrages construits en amont. Ce pays voisin a aussi attaqué des infrastructures stratégiques, comme le barrage de Tichrine, à plusieurs kilomètres au sud de Boraz. Fin 2024, des frappes aériennes ont en effet gravement endommagé les générateurs électriques de ce barrage, privant plusieurs centaines de milliers de personnes d’eau et d’électricité. Ces attaques s’inscrivent dans un contexte de tensions persistantes entre la Turquie et les Forces démocratiques syriennes (FDS). Cette coalition à majorité kurde, soutenue par les États-Unis, est accusée par la Turquie d’être affiliée au Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) – un groupe kurde armé qu’elle classe comme organisation terroriste.
L’eau se salinise
Aux alentours du barrage, les FDS ont affronté l’Armée nationale syrienne (ANS), une coalition de groupes armés syriens soutenue par la Turquie. Malgré ces combats, des civils se sont rassemblés dès janvier pour protester contre la coupure d’eau. Un drone turc a frappé l’un de ces rassemblements, tuant une vingtaine de personnes et en blessant 200 autres. À la mi-avril, les véhicules calcinés par la frappe étaient toujours visibles autour du barrage. C’est dans ce climat tendu qu’un accord a été trouvé entre le gouvernement syrien, les FDS et l’ANS : les civils ont pu rentrer chez eux, et des troupes syriennes et américaines ont été déployées pour sécuriser la zone. Quelques semaines plus tard, dans ce contexte de détente relative, les États-Unis ont levé une partie de leurs sanctions contre la Syrie. Dans la foulée, le PKK a annoncé sa dissolution, un geste symbolique interprété par certains observateurs comme une tentative de redéfinir la stratégie politique kurde et de réduire les tensions avec la Turquie. Ces développements pourraient contribuer à une forme de stabilisation progressive de la région, même si l’équilibre demeure fragile.
En attendant une paix définitive, Najah Hussein Abroush continue de lutter contre les assauts du temps. Elle a creusé un puits pour s’approvisionner en eau. Mais selon l’agricultrice, cette eau se salinise chaque jour un peu plus et tue les légumes dès la racine. Manque d’eau, pollution, mauvaises graines : pour ces multiples raisons, elle utilise près du double d’engrais qu’il y a 10 ans. « Et pourtant, ce n’est jamais assez ! », s’insurge la travailleuse, dont les mains sont creusées par de fines lignes de terre. Quelles solutions possibles pour celle qui voit dans cette terre un rapport de mère à enfant ? Silence. Najah Hussein Abroush tend le regard vers ses plantations et souffle quelques pistes entres ses lèvres pincées : de véritables graines, des naturelles, et le retour de l’eau. Mais pour l’heure, cela reste impossible, croit-elle.
Pépinière communale
À plus de 30 kilomètres de Boraz, se trouve la ville principale de Kobané, connue pour avoir été le théâtre d’une terrible bataille contre l’État islamique entre 2014 et 2015. Depuis sa reprise par l’Administration autonome du Nord et de l’Est de la Syrie (AANES), à majorité kurde, un conseil de l’environnement a été mis en place. Les équipes ont créé une pépinière sur les hauteurs de la ville, face au mur de béton qui sépare le territoire de la Turquie. La pépinière compte plus de 100 000 variétés d’arbres et de fleurs : 90 % de cette production est distribuée à la population locale, gratuitement, et 10 % est vendue aux familles les plus aisées. « Nous sommes auto-suffisants, nous ne voulons pas compter sur le commerce et les marchands. Nous faisons tout pousser nous-mêmes, même les graines », expose Aref Bali, co-président du bureau de l’environnement de Kobané.
Semis de pistachiers
Plus au sud, dans la commune rurale d’Al-Chaddadeh, l’association les Tresses Vertes – nommée en l’honneur des femmes de la région, notamment des combattantes, qui portaient une tresse – s’attèle depuis près de 5 ans au reboisement de cette région. Ce matin-là, une cinquantaine de femmes s’emploient à mettre dans de petits sacs noirs des graines de pistachiers. Objectif : faire pousser 10 000 arbres dans cette pépinière, située au cœur d’une école primaire. « Nous avons différents moyens pour obtenir les graines : nous grimpons dans les arbres, nous allons dans les jardins… Quand nous n’avons pas les graines localement, nous les achetons d’une autre zone ou les gens nous les envoient en cadeau », explique Lolav Sheikha, coordinatrice de projet pour Les Tresses vertes.
L’association teste également des semences afin de réintroduire certaines variétés, bannies sous le régime des Assad en raison de leur politique agricole qui favorisait certaines cultures. Avant le départ du dictateur le 8 décembre dernier, les membres de l’association ont dû jongler avec des politiques peu favorables au développement de telles initiatives, même si la région est autonome depuis 2013. « Quand nous avons commencé, notre ami avait réussi à obtenir un important stock de graines mais malheureusement, tout lui a été confisqué. Il a aussi été menacé d’être arrêté et mis en prison », se souvient Lolav Sheikha.

« Les agriculteurs vont aussi le faire »
Développer ces communautés d’entraide autour de graines locales : c’est aussi l’objectif du projet Nawa, à quelques kilomètres de Raqqa, dans le village de Hazima. Dans une parcelle agricole, on retrouve Abdel Kader Ismail Al-Fares, inspectant de petites tiges vertes qui sortent de terre. Il y a deux mois, l’ingénieur agricole a commencé à planter 100 000 semis à partir de graines locales conservées dans l’une des banques mondiales de semences en Allemagne et distribuées par l’association libanaise Buzuruna Juzuruna. « Notre but est d’augmenter la production de graines biologiques et de les distribuer aux agriculteurs. Nous voulons produire 100 % de cultures et de légumes locaux sans produits chimiques. » Tout est étiqueté : le type de légume, de graines, la date de plantation… « Je vais superviser le processus de plantation et d’extraction des graines car les agriculteurs vont aussi le faire », détaille Abdel Kader, qui a déjà reçu plusieurs commandes pour ces graines locales, ici, comme ailleurs dans le Rojava. Au-dessus de l’ingénieur, le ciel s’est assombri, comme prêt à s’écrouler. Abdel Kader Ismail Al-Fares sait que la route reste longue pour retrouver un tissu agricole fort et durable, permettant à chacun de vivre décemment. Mais il se veut confiant. Il regarde la plaine autour de sa maison, où se trouvent des tentes de fortune. Des familles de déplacés vivent ici depuis de nombreuses années, après avoir fui la violence des combats ailleurs dans la région. Elles aussi, victimes de la guerre. Elles aussi, déracinées. Comme pour les semences, Abdel Kader Ismail Fares espère que, bientôt, elles pourront retrouver leur terre d’origine.
Texte et photos : Amélie David







