Grandes, petites, rurales, urbaines, riches, pauvres… Les communes présentent un éventail de profils quasiment infini, mais un même danger les guette : la gentrification de leur conseil municipal, mise en lumière par un récent rapport du collectif Démocratiser la politique.
Peut-être y échappez-vous, mais pour beaucoup, les gueuletons de fin d’année tournent traditionnellement au vinaigre, selon un protocole bien établi : la politique s’invite dans la conversation, dézingue la cordialité qui prévalait jusque-là, fait monter le ton lentement mais sûrement (surtout entre la poire et le dessert), et le réveillon se retrouve sur le point de tourner au pugilat au moment de déterminer pour qui il faut voter aux prochaines élections. Mais avec un peu de chance, se trouve autour de la table une âme pacifiste pour lancer une niaiserie qui met tout le monde d’accord : « On va pas s’engueuler, de toute façon, c’est tous les mêmes… » Ouf ! Nous voilà réconcilié·es, raboule le dessert !
Si cette « niaiserie » a le pouvoir d’apaiser les tensions, c’est peut-être qu’elle n’en est pas vraiment une. Il ne s’agit pas de dire que tout se vaut, ni qu’on se fout de savoir si ce sont les verts, les rouges, les bleus ou les bruns qui prennent le pouvoir. Surtout pas ! Mais à la question « Tous les mêmes ? », un groupe de plus de quarante chercheurs et chercheuses, regroupés au sein du collectif Démocratiser la politique (Dlp) (1), a cherché à répondre le plus sérieusement du monde. Après plus d’un an de travail, ils viennent de publier leur rapport, qui confirme que oui, une « élite » composée des classes sociales élevées s’accapare de plus en plus le pouvoir, y compris à l’échelon communal, au détriment d’une juste représentation sociale de la population.
Parité de genre et parité sociale
Cette publication intervient à quelques semaines des municipales, qui se tiendront en mars. Une élection qui occupe une place particulière dans la vie politique du pays. La commune, ce sont des élus « à portée de baffe », une mairie à portée de bicyclette, un pouvoir de proximité. Bien qu’elle soit difficilement comparable entre une métropole et un petit village rural, l’échelle de cette organisation paraît encore humaine. La municipalité représente ainsi un point d’appui facilement accessible, un rouage élémentaire pour lancer ou soutenir des projets. À tel point que même des anarchistes patentés voient cette instance d’un bon œil, à l’image de l’états-unien Murray Bookchin. On est certes loin du municipalisme libertaire prôné par ce dernier, mais l’inventivité et la multiplication des projets qui se montent à l’échelle communale témoignent en faveur de cette institution : ici, on recrée des lieux de convivialité et de partage (p. 9) , là on repense la sécurité en faisant se rencontrer citoyen·nes et policier·es (p. 10), on lutte collectivement mais avec les moyens du bord face à des projets planétaires sur lesquels on a parfois l’impression d’avoir aucune prise (pp. 12-13)… Les maires n’ont souvent même pas le choix : ils et elles doivent écouter leurs administré·es, ce qui explique sans doute leur cote de popularité. 60 % des Français·es en ont une opinion favorable, alors que ce chiffre dégringole à 38 % pour les présidents de région, 36 % pour les députés et 26 % pour les sénateurs (2).
Grosso modo, plus le pouvoir s’éloigne du citoyen, plus il est accaparé par une petite élite, moins il reflète la réalité sociologique de la population et, in fine, plus il crée de défiance. L’archétype de l’élu masculin, blanc et issu d’un milieu favorisé a la vie dure, ce qui avait d’ailleurs motivé en son temps l’élaboration de la loi « tendant à favoriser l’égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux ». Vingt-six ans après son adoption, on est encore loin d’une réelle parité, puisqu’on ne compte que 36 % de femmes à l’Assemblée et au Sénat, et 40 % dans les conseils municipaux. Mais la loi a indéniablement permis d’aller vers plus d’égalité : l’Assemblée ne comptait encore que 6 % de femmes en 1996.
Le collectif Dlp a mis à jour une autre discrimination, moins visible mais qui, à l’inverse des inégalités de genre, se renforce scrutin après scrutin : celle qui touche les classes populaires. Cette « gentrification silencieuse de la représentation politique » atteint des sommets avec les élections sénatoriales et européennes : alors que les classes populaires représentent 32 % de la population française, elles n’y obtiennent respectivement que 2 et 4 % des sièges. À l’inverse, les classes supérieures, qui ne représentent que 13% de la population globale, obtiennent lors de ces élections 67 et 87 % des places !
Les hauts de listes trustés par les classes supérieures
Là encore, les municipales semblent tirer leur épingle du jeu. Ainsi, la part des candidat·es issues de classes populaires est à peu près équivalente à celle qu’elles représentent en population globale. Ce qui constitue d’ailleurs un nombre de citoyen·nes engagés important : quelque 900 000 personnes se portent candidates lors des municipales ! Ces chiffres contredisent donc les discours selon lesquels les classes populaires seraient sous-représentées en raison d’un manque d’engagement : au plan municipal, porte d’entrée dans la vie politique, elles montrent au contraire qu’elles sont « prêtes à assumer l’exercice d’un mandat, d’une représentation de leurs communautés ». La juste représentation des classes populaires au niveau du nombre de candidats est néanmoins à prendre avec des pincettes.
D’abord, elle s’explique en partie par une réalité de terrain des petites communes, où la difficulté est souvent plus de trouver suffisamment de volontaires à inscrire sur une liste que de les sélectionner. Surtout, tout ce petit monde se heurte ensuite à ce que le collectif Dlp a appelé « l’escalier du pouvoir », ou au « plafond de verre électoral ». Dans le cas des municipales, c’est en regardant dans le détail des listes électorales qu’on s’aperçoit que les premières places sont largement « trustées » par les classes sociales supérieures. « En occupant systématiquement le haut des listes, [ces dernières] s’assurent à la fois l’éligibilité, accélèrent leurs carrières politiques (en franchissant plus facilement la première marche du pouvoir), préparent leur positionnement au sein des exécutifs locaux, et s’approprient le pouvoir d’ordonner le reste de la liste selon leurs intérêts. » Aux classes supérieures les places éligibles, aux classes populaires les fonds de listes !
Un biais qui met à mal la promesse d’un système « représentatif » dans lequel, finalement, la classe la plus nombreuse n’est quasiment pas représentée dans les instances de pouvoir, quel qu’en soit l’échelon. C’est d’ailleurs en grande partie sur cette « mal-représentation » que s’est constitué le mouvement des Gilets jaunes, face à un pouvoir politique « déconnecté » de sa base. Alors, après la parité de genre, faut-il imposer une parité sociale ? C’est ce que pense le collectif Dlp, qui formule diverses propositions pour imposer le changement. Mais il n’est pas nécessaire d’attendre les changements législatifs pour agir : les listes citoyennes peuvent dès à présent prendre ce paramètre en compte lors de la constitution de leur liste.
Nicolas Bérard
Photo : Maylis Rolland
1- Le travail du collectif Démocratiser la politique est disponible en libre accès sur internet : https://democratiserlapolitique.org/
2- Baromètre Odoxa pour Public Sénat, 2025.









