Samuel Autexier, créateur des éditions Quiero, compose au plomb et imprime lui-même une partie de ses livres, sur des papiers inattendus. Donner vie à un texte, c’est pour lui une histoire de matières et de temps.
Avec son levier à pommeau, la machine Heidelberg qui trône dans un coin du hangar évoque la mécanique rutilante des débuts de l’automobile. Partout dans l’atelier, des meubles à tiroirs sont remplis de caractères en plomb. « L’essentiel de ce que j’ai m’a été donné par des petites imprimeries qui fermaient ou qui passaient à de nouvelles techniques. Ça leur faisait mal au cœur de jeter quelque-chose qui peut servir et qui a une certaine beauté, raconte Samuel Autexier en se penchant sur la machine. L’encre se dépose sur le sommet des caractères, puis sur le papier, par pression. » Le même procédé permet d’imprimer des illustrations gravées sur du bois, du lino ou d’autres supports. « Le principe a été inventé en Chine il y a 2 000 ans, poursuit Samuel. L’idée de génie de Gutenberg a été d’isoler les caractères, qui sont ainsi réutilisables à l’infini. L’imprimerie a contribué au façonnage de ce qui est le dessin d’une lettre, que l’on doit reconnaître au premier coup d’œil. Pendant 500 ans, on a dessiné des lettres, en les rendant les plus simples possible… ou au contraire, en inventant de gros délires ! C’est ça qui me fascine : comprendre comment faisaient les gens, et la rapidité avec laquelle les choses changent. Jusqu’en 1981, tous les journaux étaient imprimés au plomb. Aujourd’hui, on a l’impression que ça fait un siècle ! »
Illustration : Composition, par Samuel, d’une page du livre Trois typographes en avaient marre. L’auteur de ce « divertissement typographique », déjà édité en 1935 et 1967, ne voulait pas d’une réédition à l’identique de son livre. © QUIERO
Papiers de fond de cagette ou de filtre de moteur
Des beaux-arts à l’édition, Samuel a trouvé de quoi faire le pont : la typographie. Quiero, sa maison d’édition basée à Forcalquier (04), publie de la poésie, de la littérature et des essais soigneusement choisis, en petite quantité (4 ou 5 livres par an), et en prenant le temps. « L’éditeur, c’est un lecteur qui va chercher d’autres lecteurs, résume-t-il. C’est un passeur pour les auteurs, qui sont un peu désarmés. Un texte, tu le lis plusieurs fois, jusqu’à ce qu’il te sorte par les yeux. Il te plaît, mais il faut qu’il te replaise. » Son intimité avec le texte passe par la manipulation de la matière – plomb, encre et papier : il compose et imprime lui-même les couvertures des ouvrages, ainsi que les textes les plus courts. Il propose aussi à des artistes de s’inviter dans les pages grâce à leurs gravures, en jouant sur les résonances, les contrastes, les décalages entre le verbe et l’image. Sa recherche graphique implique le choix du papier, rendu plus libre par l’usage de sa vieille Heidelberg. « J’achète du papier de fond de cagette, pour les salades, chez un revendeur agricole de Carpentras. C’est un papier recyclé, pas très bon et pas cher, qui ne peut pas passer dans les machines modernes. Je prends aussi du papier pour les filtres de moteurs, fabriqué par un moulin de Dordogne. J’aime que les jeux de papier correspondent aux textes, et en librairie, les gens voient que c’est différent. » Samuel aimerait tester le papier fluo des affiches des fêtes de village, mais il a découvert qu’il était très cher, car la couleur est donnée par une couche d’impression. « Je vais chercher, dans les petites poches de l’industrie, des papiers qui ne sont pas faits pour les livres », souligne-t-il. Il se fournit aussi en papier bio à Cavaillon et, pour le reste, chez un grossiste classique qui vend toutes les qualités : il n’y a pas d’autre choix.
Trois mois de fabrication
Les livres qu’il imprime entièrement sont « des aventures, qui me prennent trois mois de fabrication ». Les pages intérieures des autres ouvrages sont sous-traitées, souvent à « un imprimeur de Tours. Il travaille pour les petits éditeurs qui ne veulent pas aller en Espagne ou en Bulgarie ». En typographie, les rééditions ne sont pas simples : il faut recommencer la composition, à moins d’avoir gardé toutes ses pages montées. « Mais je ne peux pas : j’ai besoin des caractères pour les nouveaux livres », explique l’éditeur. C’est pourquoi son plus grand succès, Trois typographes qui en avaient marre, de Guy Lévis Mano, a d’abord été imprimé au plomb puis, une fois épuisé, reproduit numériquement. Pour la diffusion, Quiero s’appuie sur Serendip, une jeune maison de distribution adaptée aux petits éditeurs indépendants. « Ils ne nous obligent pas à un rythme de sortie de livres, et ils ne forcent pas la vente auprès des libraires, ce qui permet de gagner peu à peu leur confiance. Je sais que les libraires aiment bien ouvrir les paquets de Serendip : ils savent que ça va sortir de la routine ! »
Lisa Giachino
> D’autres accidents de poèmes, Sadou Czapka. Un livre de poésie qui « explore depuis la forêt des ogres et jusqu’au mur du désert les territoires de la séparation », réalisé entièrement en typographie par Samuel. 2023, 22 €.
> à bas la grammaire, pour un apprentissage créatif du langage. Un dialogue entre Philippe Séro-Guillaume, interprète en langue des signes, formateur et chercheur, et Philippe Geneste, prof de collège retraité et syndicaliste. 2024, 22 €.
> L’éclat des fracas, Jérémy Beschon. L’un des trois livres d’une nouvelle collection de fictions lancée par Quiero. Répercutant « la voix multiple des précaires et des abîmés », il débute avec une femme de ménage, qui découvre que la vieille dame chez qui elle se rendait chaque lundi est morte. 2025, 15 €










