Le papier pas écolo devait disparaître au profit du numérique tout beau tout propre… La réalité est moins manichéenne. En plus, il résiste, ce bougre de papier !
Vous qui tenez ce journal entre les mains, pensez-vous être un dinosaure ? Du moins appartenir à une espèce en voie de disparition ? Au cours des deux dernières décennies, le support papier a subi de plein fouet la déferlante numérique. Ringardisé, moqué, et même cloué au pilori : face à la prétendue « dématérialisation », utiliser du papier faisait de vous un dangereux coupeur d’arbres. À l’inverse, basculer sur écran faisait de vous un·e lecteur·ice écoresponsable. D’aucuns prédisaient ainsi une mort souhaitable et imminente du papier au profit du fringant numérique tout beau tout propre. Pourtant, les années passent, et le monstre papier bouge encore … Pas décidé à crever, le vieux ! Il a même ses défenseurs, des femmes et des hommes qui ne l’ont jamais abandonné, ou y sont revenus, parfois sans trop savoir pourquoi, juste parce qu’ils préféraient, qu’elles avaient un attachement à la matière, qu’iels n’éprouvaient pas le même plaisir de lecture face à un écran. Il y a des choses qu’on n’explique pas, « c’est comme ça », ça s’appelle peut-être des sentiments, et ça vaut pas moins qu’un argumentaire avec introduction-développement-conclusion. Nous aussi, à L’âge de faire, c’est le papier qui nous fait kiffer. On devrait s’arrêter là, ne pas se justifier. Comme on est un journal d’information, on va quand même creuser un peu …
Illustration : Goo Ltd
La main à la pâte
L’arbre tombe
Rassurez-vous, on ne va pas vous faire le coup de la forêt gérée durablement. Certes, la feuille de papier que vous tenez entre les mains contient du papier recyclé à 66 %, collecté au plus près de l’usine de fabrication. Le reste de la fibre est de la pâte « vierge » fabriquée à partir de résineux à 90 %, issus de déchets de scieries et de plantations ayant reçu le label FSC de « durabilité ». Mais, label ou pas, l’arbre tombe. En ce qui concerne L’âge de faire, il tombe quelque part dans une plantation allemande. L’arbre devient bois. Il est ensuite acheminé par camions à l’usine de Schongau, une bourgade bavaroise. Là, il est trituré, déchiqueté, « raffiné ». Il devient lignine, cellulose … papier. D’autres camions quittent alors l’usine, chargés de bobines de papier pesant environ 1 tonne chacune, direction le sud de la France, Vitrolles, jusque chez notre imprimeur. Le papier est découpé, encré, devient journal. Il continue son voyage par La Poste, jusque dans votre boîte aux lettres. C’est pas propre, propre, tout ça, faut bien le reconnaître …
Papier low-tech
On ne fait pas d’omelette sans casser d’œufs, pas de journal sans couper d’arbre, ça nous désole, mais c’est comme ça : toute industrie a son lot d’effets environnementaux. D’ailleurs, on ne fait pas non plus de numérique sans creuser de mines. Il aura fallu quelques années avant que l’on questionne la prétendue « dématérialisation » de cette industrie. Peut-être parce que nous n’avions aucune prise dans notre quotidien, pas même un déchet final sous la main. Loin de nous l’industrie du plastique, des terres rares, des microprocesseurs, loin de nous Shenzhen et sa méga-usine d’assemblage de smartphones … Aujourd’hui, les déchets, mais aussi la pollution électromagnétique, l’industrie de la puce, l’implantation de data centers (lire pp. 20-21), la relance du nucléaire et de l’industrie extractive « matérialisent » le numérique. On commence à peine à apprécier son véritable prix. Alors, d’un point de vue strictement environnemental, que choisir entre le papier et le numérique ? Inutile de se lancer dans des calculs : ils seront sans fin. Un journal en ligne, surtout s’il ne propose que de l’écrit et des photos – sans vidéos, donc – peut être relativement sobre, mais il n’en est pas moins conditionné à une infrastructure gigantesque, planétaire, qui constitue désormais l’une des industries les plus polluantes au monde. C’est toujours le même problème : doit-on mesurer la pollution au pot d’échappement, faut-il considérer la filière dans son ensemble, existe-t-il un juste milieu, où placer le curseur ? Peut-être est-ce pour nous donner bonne conscience, mais on a tendance à se dire que le papier est plus low-tech que le numérique, moins dévastateur, plus facilement ré-appropriable que le système informatique globalisé.
Plaisir…
Il y a l’aspect environnemental, il y a aussi le plaisir : nous, comme vous sans doute, on aime bien l’objet « journal papier » ! Cet objet qui n’a pas besoin de batterie pour être lu, et dont les articles ne pourront plus être modifiés une fois imprimés, ni récupérés pour nourrir l’intelligence artificielle et ses usines à données. Cet objet que l’on peut glisser dans une boîte à dons, dont on peut afficher les pages sur un mur. Cet objet face auquel on se retrouve enfin seul·e, où peut vagabonder notre imaginaire à son rythme, sans être dérangé par une notification, sans être analysé par des « cookies » ou autres traqueurs, sans avoir la tentation d’ouvrir un nouvel onglet pour aller voir « ailleurs ». Il peut s’instaurer une certaine intimité avec un support papier, inimaginable avec un terminal connecté. « La lecture est une amitié », écrivait Proust. On vous souhaite une bonne lecture, cher·es ami·es !
Nicolas Bérard et Fabien Ginisty
Illustration : Goo Ltd










