À l’épicerie de Saint-Auban, dans les Alpes-de-Haute-Provence, des vieilles dames refont le monde devant les boîtes de petits pois. Entre 9 et 11 heures, Fabienne et Gilles bichonnent leur clientèle âgée qui a autant besoin de paroles que de nourriture. Le reste du temps, ils cherchent à redonner vie à cette cité ouvrière confrontée au déclin de son usine.
Une grande place entourée de boutiques dont la moitié au moins a fermé, vitrines vides et enseignes de guingois. Il reste un boulanger sur trois, deux bouchers, une fleuriste, deux marchandes de vêtements, une opticienne… Le tabac-presse a mis la clé sous la porte il y a déjà quelques années, la pharmacie a déménagé plus près de la route, le bureau de Poste est menacé. La cité ouvrière de Saint-Auban, dans les Alpes-de-Haute-Provence, est en état de « choc industriel ». Au déclin de l’usine de produits chlorés s’ajoutent le désengagement de l’État et les nouvelles habitudes de consommation. Dans les moments où la déprime s’empare des commerçant·e·s de la place, on croirait voir roder l’ombre du redressement judiciaire. À chaque fois qu’un magasin tombe, les autres se sentent un peu plus menacés. Heureusement qu’il y a des bouffées d’air frais comme l’installation de Mélanie, une jeune photographe, ou l’arrivée de Fabienne et Gilles, qui ont racheté l’épicerie et donnent à leur façon un coup de pied dans la fourmilière.
Ce n’est pas tant que la cité soit désertée : de nouvelles personnes sont venues, profitant du prix abordable des maisons. Mais, du temps où l’on travaillait à Saint-Auban, on y faisait aussi les courses. On trouvait de tout sur place : chaussures, électroménager, commerces de bouche… Aujourd’hui, les nouvelles générations d’habitant·e·s travaillent et font leurs achats à l’extérieur. La place ne s’anime plus qu’entre 9 et 11 heures – le moment où l’on voit s’affairer les retraité·e·s qui ont gardé leurs habitudes en ville. À l’épicerie Panier Sympa aussi, ce sont les heures « chaudes » – façon de parler, vu qu’en hiver on caille du matin au soir dans le magasin. Mais les courants d’air et le carrelage glacé ne découragent pas la sociabilité.
« Je ne mange le pain que grillé »
Mardi 7 février, 10h30. Emmitouflée dans sa doudoune vieux rose assortie à ses montures de lunettes, Mme Castaldi – Marie-Louise (1) pour ses copines – cherche des biscottes et se rabat sur du pain de mie. « On n’a plus de pain grillé », lui annonce Fabienne, avant de lui faire un topo des changements intervenus sur l’étagère : le café a changé de place, les biscuits aussi.
10h40. Perrine fait son entrée. « Elle vient deux fois par jour car elle n’a pas d’autre endroit où sortir », murmure Fabienne.
Marie aussi est un personnage solitaire que l’on croise souvent dans les rues du village. Aujourd’hui, elle est venue avec Mme Castaldi pour qui elle cherche de la moutarde – du moins, c’est ce qu’elle roumègue dans sa barbe. Elle se plaint que « la France va mal » et trouve que « ce qu’il faudrait, c’est de la solidarité ». Sa mère, de son vivant, « venait ici tout le temps », et Marie l’accompagnait. « Quand on ne sait pas conduire, on vient ici », dit-elle. Pendant ce temps, Mme Castaldi refait le monde avec deux autres dames au rayon des petits pois, dont elle sort tout à coup d’un pas décidé : « Ça y est, j’ai trouvé la moutarde. »
10h45. Mme Castaldi passe à la caisse, en même temps qu’une dame aux beaux cheveux blancs. La discussion s’engage sur la digestion du pain.
– Frais, il me donne de l’aérophagie, dit la dame aux cheveux blancs. Je ne le mange que grillé, ou un peu vieux.
– Qu’est-ce que vous en faites quand il vous en reste ? se renseigne Mme Pellamani.
La caisse ressemble parfois au comptoir d’un bar, sauf qu’on n’y boit pas. Cette comparaison plaît à Gilles qui aime à dire que « les hommes ont le bistrot, tandis que les femmes se rencontrent souvent ici. Tous, ils savent quand viennent leurs amis. Par exemple, le dimanche matin, Mme Castaldi vient très tôt parce qu’après elle va à la messe, alors ses copines viennent plus tôt aussi. »
10h48. Mme Castaldi et Annie saluent et quittent les lieux, tenant chacune une anse du sac de courses. La dame aux cheveux blancs tend son porte-monnaie et demande à Jean-Paul, le salarié du magasin : « Il y a assez ? » À la radio, Police chante Roxanne. Fabienne danse. Il fait toujours aussi froid.
« Ça c’est mon mari qui fait marche arrière »
10h50. Un vieux monsieur fait du gringue à l’épicière et lui demande, une boîte de pois chiches à la main : « Ils sont où tes haricots ? » Voici maintenant Albert, qui ne peut plus marcher et pilote son petit véhicule à trois roues. Son épouse Ernestine, qui ne voit pas ou si peu, marche la main posée sur l’épaule de son mari. Ernestine prend son poste en bout de caisse, droite comme un i et solidement plantée sur ses trois jambes – la droite, la gauche, et la canne blanche. Elle papote, elle commente gaiement, elle pousse de petits gloussements stridents pendant que son mari manœuvre au rayon légumes. « Bip, bip », fait le fauteuil d’Albert. « Ça, c’est mon mari qui fait marche arrière », décode Ernestine, avant de réclamer du chocolat.
– Avec ou sans alcool ? demande Fabienne.
– Celui qui tombe sous la main, s’esclaffe Jocelyne. Je suis pas enceinte mais j’en ai envie. Faut pas faire une omelette avant, hein !, lance-t-elle à Perrine qui paie ses œufs.
Albert veut 500g de haricots verts. Fabienne a demandé au traiteur de les cuire, « parce que crus, j’arrive pas à les vendre ». Un jeune homme attend patiemment son tour avec sa lessive et ses produits de toilette.
10h59. Albert passe à la caisse. Fabienne enlève les grosses feuilles vertes du poireau, qu’elle donnera à une dame pour ses poules.
11h. Albert et Ernestine prennent congé. Fabienne guide le joyeux attelage sur les premiers mètres, puis fume une cigarette. Le rush est passé. « Là, en gros, c’est la fin de la matinée, dit-elle un peu goguenarde. 70 % du chiffre, on le fait le matin avec les papys et mamies. Le soir, il y a de nouveau un peu de monde, mais ce sont des clients plus jeunes. Ils discutent pas, tu te crois au supermarché. »
Mercredi, 10h28. Coline termine ses courses et annonce, au cas où quelqu’un la demande : « Demain je ne suis pas là, bonne journée à tous. »
10h30. Félicien prend Gilles à part pour lui raconter une blague cochonne, hors d’atteinte des oreilles de la petite stagiaire qui accroche le plus artistiquement possible des ballons rouges et blancs pour la Saint-Valentin. Félicien n’est jamais à court de plaisanteries, y compris sur lui-même et ses bas de contention qu’il a du mal à enfiler « sans la machine ». À chaque fois qu’elle le voit, Fabienne s’inquiète que sa femme ne sorte plus. « Elle a dit qu’elle viendrait bientôt », promet Félicien.
« Y a que des vieux ici ! »
10h32. Sur fond de Mickaël Jackson, on parle carottes à la caisse : de la crème, ou juste de l’ail et du persil ? Un homme en tenue de chantier achète une bouteille de vin.
10h43. La cordonnière du village entre avec son panier. « Y a que des vieux ici ! » lance-t-elle dans un large sourire à la face de Félicien, qui fait semblant de s’offusquer.
10h47. La cordonnière prend Le Canard enchaîné et demande qu’on lui coupe du jambon persillé. Une jeune femme entre et sort rapidement, avec papier toilette et sacs poubelles.
10h50. Entre une vieille dame chic, casquette en fausse fourrure et hauts talons.
11h03. La vieille dame s’en va, Fabienne demande : « Mme Castaldi n’est pas venue ? » Non. Alors, on lui met sa baguette de côté. Le rush a été maigre. « Ce matin on paie pas l’électricité », râle Fabienne.
Gilles était conseiller en « gestion organisationnelle » et a travaillé à l’international, en particulier au Canada. « Là-bas, ils appellent l’épicier le dépanneur », sourit-il. Fabienne travaillait dans le social. Tous les deux ont atterri là un peu par hasard : ils voulaient « la place, le terrain de boules, et l’épicerie en face ». Quand ils ont vu la supérette de Saint-Auban, ils se sont dit : « Voilà, c’est ça, on a trouvé. » Même si le village a deux terrains de boules, et que ce n’est pas sur celui-là qu’on joue…
La banque ne voulait pas leur prêter d’argent pour racheter le fonds de commerce, estimant qu’il était trop risqué d’investir dans cette ville en déclin. Il a fallu que la mairie appuie leurs démarches. Depuis, ils se démènent. Avec les livraisons gratuites à domicile, les plats du traiteur, les conditionnements en petites portions et beaucoup de patience, ils soignent leur clientèle âgée. Ils attirent aussi des gens qui ne venaient plus au magasin, grâce aux pâtes fraîches, à la charcuterie italienne, aux légumes du coin, à la presse, ou encore aux dégustations qu’ils organisent le dimanche, sur le marché. Ils font bureau de change pour la monnaie locale, ont créé une petite bibliothèque partagée, et mettent en valeur les productions du territoire. « Le réseau Panier Sympa appartient à Codifrance (2), l’un des groupes les moins empistrouillants (3), dit Fabienne. Tu peux prendre des produits qui ne sont pas de chez eux et faire ce que tu veux de ton magasin, tout en bénéficiant de l’approvisionnement en fond d’épicerie. »
« À la cave, ils torréfiaient le café »
Certaines personnes âgées font toutes leurs courses à l’épicerie, au coup par coup, avec un panier quotidien de 6 ou 7 euros – 3 ou 4 pour les plus en difficulté. Mais cela ne suffit pas. Le loyer et la facture d’électricité absorbent une grosse part de la marge faite sur les produits. Il reste juste de quoi payer le contrat aidé de Jean-Paul, qui ne coûte pas grand-chose, et un salaire pour deux. Sans parler des investissements qu’il faudrait faire : isoler le local, acheter un meuble réfrigéré pour remplacer l’étagère ouverte et surdimensionnée… « Il nous manque entre 10 et 20 clients par jour pour qu’on soit tranquilles », estime Fabienne. Elle et Gilles espèrent qu’un jour il fera à nouveau bon flâner sur la place principale de Saint-Auban. Ils participent à des réunions de commerçants, cherchent à mobiliser des habitants, soufflent des idées : pourquoi pas une régie de quartier qui rénoverait les locaux vides et les louerait à bas prix ?
Jeudi. À l’heure du rush, l’ambiance se fait nostalgique. Italien, espagnol, arabe : les langues maternelles de tous ces anciens immigrés du travail se délient. L’épicerie est presque aussi vieille que l’usine, qui a commencé à fonctionner en 1915 – le chlore était destiné au gaz moutarde. À l’époque, elle s’appelait Société anonyme de distribution alimentaire et faisait aussi quincaillerie. « Des anciens m’ont raconté qu’à la cave, ils torréfiaient le café », dit Gilles. Daniel et Margot se souviennent : « Tu rentrais, il y avait un grand comptoir en fer à cheval, six employés, des dames te servaient. » Je n’ai pas pensé à demander s’il y faisait plus chaud.
Lisa Giachino
1 – Les noms et prénoms des client·e·s ont été changés.
2 – Codifrance dépend du groupe belge Colbeyrt.
3 – Comment ça, vous ne connaissez pas ce mot ? Nous non plus avant de rencontrer Fabienne, mais disons que c’est un synonyme d’enquiquinant.
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