Dans le Périgord, l’épicerie mobile de l’association « La cour des miracles » parcourt les petites routes de campagne, à la rencontre d’une population âgée. Ce commerce ambulant est bien plus qu’une boutique : il permet de créer des liens et de s’entraider.
Il est 9h30, mercredi matin, lorsque Cécile démarre son Renault master à ouverture latérale. Elle part pour sa tournée hebdomadaire de 30 km, au volant de son épicerie mobile, sur les petites routes vallonnées du nord de la Dordogne, qui vont la mener de Bourdeilles, près de Périgueux, à Saint-Victor. Cette région très agricole compte de nombreux hameaux clairsemés et quelques villages, la plupart sans commerce. À Saint-Julien de Bourdeilles, situé à 5 km, Marc, un « retraité dynamique », lui achète du Bergerac, « pour soutenir l’épicerie ». Un peu plus loin, à La Gonterie-Boulouneix, Cécile s’arrête chez Ofra, une potière hollandaise. « C’est le prototype de la consommatrice bio. »
Juste en face habite Marie, une dame âgée isolée. Cécile frappe à la porte et s’attable pour le premier café de la tournée. « Ça ne s’est pas fait rapidement. Il m’a fallu un an ou deux avant qu’elle me fasse rentrer. Elle me raconte ses histoires. Je lui poste son courrier, je la dépanne en timbres ou en argent liquide. Je le fais pour d’autres aussi. Sinon, ces personnes devraient prendre un taxi, ça leur coûterait trop cher. » Près de Paussac, autre hameau de cette campagne périgourdine, Cécile sert Isabelle, une institutrice, qui veut consommer du bio sans faire de km. Josette et Ginette, deux personnes âgées qui ne peuvent plus se déplacer, n’ont pas raté le rendez-vous. « Elles sont contentes de pouvoir choisir le petit fromage de chèvre du coin, le miel d’à côté. Elles ne sont pas spécialement bio, mais elles en consomment. Elles apprécient de ne pas être totalement dépendantes de leur famille. »
2 oignons, 3 yaourts et un citron
À Grand-Brassac, juste à côté, René est « presque devenu un ami, confie Cécile. Je suis allée à l’enterrement de sa femme. Je ne klaxonne pas. J’entre et on boit un petit café. Je prends du temps, je ne le fais pas par obligation mais parce que j’ai envie. On refait le monde ». Quand Cécile passe chez Yvette, la voisine, elle lui donne des nouvelles de René. « C’est un rituel. » À Saint-Victor, Marie, « une petite mamie » qui vit seule achète en général 2 oignons, 3 yaourts et un citron. « Elle a envie de parler. Je ne coupe pas au café. » Il y a aussi Armand, dit « Pichotte », un agriculteur à la retraite qui continue de cultiver des pommes de terre. « Mais moins de 2 tonnes, c’est pas possible. » Au hameau suivant, à Saint-Vivien, Ginette et Gisèle se retrouvent chaque semaine devant le camion pour discuter et « se faire des civilités » sous le regard amusé de Cécile. « Les gens n’ont pas trop l’habitude de s’inviter. Ginette, qui a 94 ans, n’avait plus de téléphone. Je lui ai acheté un portable qui coûte rien et je lui ai appris à s’en servir. » Cécile est aussi très fière d’avoir fait découvrir le gingembre confit à deux mamies.
L’épicerie mobile, créée par l’association La cour des miracles, est née de l’envie d’en faire plus, pour promouvoir le bio et le local. « Avec mon collègue Béranger, on sortait de la ressourcerie Le Tri-cycle enchanté, et on voulait être dans le concret plutôt que dans le discours. » L’association a pu acheter le camion et un petit frigo avec l’aide de la Fondation de France. « On avait glané des pommes, on a fait du jus et on a pu acheter les premières marchandises. »
« Rendre le bio accessible »
L’épicerie mobile a fonctionné au départ avec deux emplois aidés mais aujourd’hui Cécile assure seule le boulot et ne prend pas de salaire. Elle est bénévole, les rentrées d’argent vont dans les caisses de l’association pour constituer une trésorerie qui permettra d’envisager la suite et de faire face à d’éventuels frais sur le camion. « Les personnes âgées ont des petites retraites. Je fais des petits prix pour rendre le bio accessible, mais j’ai de petites marges. » Cécile se fournit en grande partie chez les producteurs locaux : fruits, bières, tisanes, pommes, poires, kiwis, vin, légumes, miel, fromages, farine, huile, lentilles, haricots, pois cassés sont achetés dans un rayon de 50 km. Pour le reste de l’épicerie, elle se fournit auprès de la bio-coop. Elle ne commande pas suffisamment pour s’adresser à des grossistes et bénéficier de tarifs intéressants. « Si un jour je dois m’arrêter, mes mamies et papis pourront quand même manger… mais je me demande si c’est pas à moi qu’ils vont manquer », s’interroge-t-elle.
Nicole Gellot
Photo : Chaque mercredi, Cécile livre ses clients dont la plupart sont des personnes âgées peu mobiles.© youphil.com
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