À Courlandon, village de moins de 300 habitants, le Poulailler repose sur la confiance et la liberté d’initiative de ses membres. Et ça marche !
Ouvert 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, sans aucun employé à la caisse, dans un village de moins de 300 habitants… Sur le papier, le Poulailler ressemble aux épiceries connectées d’API (lire page précédente). Mais dans le fonctionnement, tout diffère. « Ce qui me plaît ici est de faire une expérience sociale, voir les copains, jouer à la marchande et être autonome. Tu mets ce que tu veux dans ta boutique », déclare Claire*. Les coopérateurs et coopératrices de l’épicerie autogérée de Courlandon, dans la Marne, paient une adhésion annuelle à prix libre pour faire partie de l’association. Ils peuvent ensuite accéder à l’épicerie grâce à un digicode. Mais pas seulement : ils choisissent et commandent les produits, sélectionnent les fournisseurs, font vivre le lieu. Ce mode de fonctionnement, avec une « notion de liberté et des possibilités d’initiatives », « laisse place à l’humain », analyse Audrey. Le projet ne s’est pas lancé du jour au lendemain. Il a fallu six mois de réflexion et un an de travaux avant d’ouvrir en mai 2024. Le local, prêté à titre gracieux par Laurent et Céline, fermiers à Courlandon et coopérateurs, a dû être remis en état. Aujourd’hui, l’épicerie ne cesse de s’agrandir, des frigos viennent d’être livrés et une trentaine de coopérateurs y font leurs courses.
La question du vol
Au sein de l’épicerie, tout le monde est d’accord avec Eurydice : « L’autogestion donne le pouvoir d’agir. » Pour que cela fonctionne, il faut cependant se faire confiance. La question du vol s’est notamment posée. « Le genre de personne [qui pourrait voler] n’a aucun intérêt à être dans ce type d’organisation car elle s’autovolerait », tranche Claire. Personne ne surveille, mais un état des lieux a été réalisé en fin d’année dernière, et les comptes correspondaient, raconte Audrey. Autre contrainte : tout n’est pas immédiat, et le stock n’est pas illimité. Il faut donc prendre le temps de changer ses habitudes. « Le but est de lâcher prise, assure Eurydice. Si tu veux des spaghettis et qu’il y a des nouilles, c’est ok. » Pour permettre aux adultes de faire leurs courses sereinement, un espace enfant avec coloriages et jeux a été installé. Les membres de l’association sont surtout des actifs, réunis grâce à l’école de Courlandon, qui regroupe plusieurs communes. Néanmoins, le Poulailler a connu quelques surprises : « La voisine de mes parents a adhéré alors qu’à plus de 80 ans, je n’aurais pas pensé qu’elle serait ok avec cette notion de confiance », raconte Audrey.
Créditomancien, arroseur…
Fruits, produits secs, boissons, légumes, pain bio… N’importe quelle coopératrice ou coopérateur peut développer une nouvelle filière. Elle prend d’abord contact avec un fournisseur, pour demander un devis. Une fois le coût établi, elle va voir le « créditomancien ». Cette personne est chargée de surveiller le solde du compte, et accepte les commandes si cela est possible. Une fois la commande validée et livrée, la coopératrice remet la facture à l’arroseur, qui la règle via virement. L’avantage, dans ce système, est que personne n’est aux commandes de l’association. « Nous pensions qu’un président, une trésorière, étaient obligatoires, au final non », déclare Audrey. Les deux membres assurant les rôles de créditomancien et d’arroseur sont tirés au hasard chaque année. Eurydice a créé le compte bancaire, par exemple, mais elle ne fait rien de plus que passer les codes au créditomancien et à « l’arroseur » : « Le but est de dissocier, pour que personne n’ait le pouvoir. » Les deux « rôles » n’ont aucun regard sur le type de commande, chacun peut commander ce qu’il souhaite sans jugement des autres. Néanmoins, ils font attention de choisir des produits qui pourraient plaire, et s’engagent à vider le stock en cas de raté. « Généralement, c’est la personne qui a initié la commande qui la réapprovisionne, mais ça peut tourner, ajoute Audrey. La commande importante, c’est la commande grossiste, nous en avons une par mois. » Le Poulailler a deux grossistes : Vitafrais (bio seulement) et Agidra (bio et classique).
Chacun gère sa fiche
Pour régler ses courses, pas d’espèces : l’argent ne circule pas entre les membres. « Chacun est responsable de sa fiche », explique Audrey. Les adhérents virent l’argent en amont des achats. Ils déduisent ensuite la valeur des articles de ce solde sur leur fiche. « J’ai choisi d’adhérer au Poulailler pour participer à un projet commun proche de chez moi, mais aussi pour avoir des produits bio locaux. Nous n’avons pas d’intermédiaire et ça a un avantage niveau prix », détaille Aude, nouvellement arrivée. Si les prix augmentent, c’est lié à l’inflation : l’association ne fait que très peu de bénéfices. Trois, quatre centimes s’ajoutent au prix des produits avant la mise en rayon. Les coopérateur·ices sont maintenant prêts à développer de nouveaux projets. Grâce aux nouveaux frigos, « une filière de frais sur commande serait pas mal », exprime Eurydice. Les prochains travaux sont programmés, un évier sera installé. « Avec l’arrivée des beaux jours, il nous manque un espace de convivialité », fait aussi remarquer Claire. « On souhaite inviter des producteurs, faire des événements autour du lieu », termine Audrey.
Texte et photo : Virgile Revelle
* Toutes les personnes interrogées sont des coopératrices.
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