Selon l’OMS, la sédentarité est devenue le premier facteur de mortalité prématurée évitable, devant le tabac. Une épidémie mondiale qui tient à nos modes de vie où travail, loisirs et déplacements se font de plus en plus souvent en position assise.
« L’homme a commencé par les pieds » (1), disait l’archéologue André Leroi-Gourhan. Façon de dire que, si l’humain est ce qu’il est, un animal doté d’une « intelligence » unique en son genre, il le doit certainement à ses facultés de marcheur. La thèse est en tout cas soutenue par le paléoanthropologue Pascal Picq : avec l’apparition d’Homo Erectus, l’humain s’étant dressé sur ses deux pattes arrières, « la marche permet de déployer toute une mécanique, une plasticité en termes de comportements, de capacités cognitives. Notre endurance exceptionnelle grâce à cette attitude verticale nous permet de devenir une puissance écologique, de scruter l’environnement ». La marche à pied est consubstantielle de l’évolution humaine, c’est dit. À une époque où il utilise de moins en moins ses jambes et de plus en plus son canapé et sa bagnole, la question se pose, donc : l’humain est-il tout simplement en train de se perdre ?
Un risque professionnel grave ?
Sa sédentarité actuelle n’a en tout cas rien de naturelle : notre corps est fait pour bouger, l’immobilisme ne lui convient pas. C’est notamment ce qu’expliquent Alexandre Dana et Victor Fersing dans un livre au titre évocateur : La chaise tue (2). Les auteurs soulèvent de nombreuses questions relatives à l’évolution de notre société. Faudrait-il, par exemple, intégrer le fait de travailler assis devant un ordinateur comme risque professionnel ? Le temps du chasseur-cueilleur qui parcourait une quinzaine de kilomètres par jour est bien loin…« Travailler dans un bureau assis sur une chaise toute la journée, c’est la réalité de 8 millions de personnes en France en 2020. Sachant les risques professionnels graves (exposition à des toxiques, accidents du travail…) associés aux métiers agricoles et industriels, présenter le travail de bureau comme à risque pourrait prêter à sourire. » Pourtant, un tel manque d’activité physique augmente fortement les risques de maladies cardiovasculaires, d’obésité, de diabète, de troubles musculo-squelettiques, etc. Alors, pourquoi ne pas le considérer comme un risque professionnel grave ? Plus on s’informe sur le sujet, moins, finalement, la question paraît saugrenue. Ainsi, selon le médecin et chercheur Jean-François Toussaint, auteur du Plan national de prévention par l’activité physique ou sportive, « une enquête européenne publiée en 2014 fait état de 60 % de Français “rarement ou jamais actifs”, soit une dégradation de 8 % par rapport à 2010. Cela représente des heures cumulées d’inactivité physique qui ronge le dos, les muscles, les vaisseaux, le cœur et le cerveau. Elle est aujourd’hui, comme le tabagisme, associée à un très fort surrisque de mortalité. Selon les données de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), la sédentarité cause autant de décès que la consommation de tabac : ce sont désormais deux facteurs de risque équivalents, responsables d’un surplus annuel d’environ cinq millions de morts dans le monde. » (3)
Lien avec la dépression
Selon le chercheur, les pays « développés » sont plus touchés que les autres, signe que le fléau est directement lié aux modes de vie « modernes », faits de déplacements motorisés, d’escalators, de séries Netflix et de scrolling. Il faut néanmoins noter que l’intervention du docteur Toussaint date de… 2014 ! Depuis, le smartphone s’est encore nettement plus accaparé les corps, le confinement imposé lors de l’épidémie de Covid a renforcé la tendance à l’auto-enfermement, Netflix a multiplié le nombre de ses abonnés par six (l’entreprise en compte désormais 325 millions à travers le monde). Désormais, la sédentarité serait donc la toute première cause de mortalité évitable, devant la clope, l’inactivité provoquant 9 % des morts prématurées dans le monde ! Ce n’est pas tout : au-delà des aspects purement physiques, l’immobilité a aussi des effets psychologiques délétères. Alexandre Dana et Victor Fersing notent ainsi qu’une étude publiée dans la revue Scientific Reports « suggère que les adultes passant plus de 600 minutes (soit 10 heures) par jour en position assise ont un risque accru de près de 40 % de présenter des symptômes dépressifs, et un risque accru de 56 % de développer des symptômes dépressifs modérés à sévères ». L’association entre immobilisme et dépression n’étant sans doute pas l’apanage des anciens, on songe à l’effet cocktail réseaux sociaux-sédentarité chez les jeunes d’aujourd’hui, dont on connaît l’inquiétant état de mal-être.
Le marathonien sédentaire
Les profs de sport sont bien placés pour constater qu’en terme d’activité physique, les générations futures ne sont pas sur la bonne pente. « En quarante ans, rapporte le professeur François Carré, nos collégiens ont perdu environ 25 % de leur capacité physique. C’est-à-dire qu’ils courent moins vite et moins longtemps… En 1971, un collégien courait 600 mètres en trois minutes, en 2013 pour cette même distance, il lui en faut quatre. » Il sonne l’alerte : « Nos collégiens sont en train de préparer leur infarctus » ! Personne, ni parmi les jeunes ni parmi les vieux, n’est donc à l’abri, dans une société où le travail, les loisirs et les déplacements s’effectuent de plus en plus souvent en position assise. Même de grands sportifs peuvent souffrir de sédentarité : c’est le « paradoxe du marathonien », qui veut qu’on puisse parfaitement faire quarante kilomètres de course à pied le dimanche et être sédentaire, si on passe le reste de sa semaine sans bouger. Selon les classifications de différentes autorités sanitaires nationales ou internationales (OMS4, Anses5, etc.) en effet, il suffit d’être en position assise en moyenne entre 6 et 8 heures par jour pour être considéré comme sédentaire et associé aux risques qui vont avec. Plutôt que l’occasionnel marathon, l’idée est donc plutôt d’avoir une activité régulière tout au long de la journée et de la semaine. Allez hop !, fin de l’article, je vais faire un tour de quartier.
Nicolas Bérard
1- Sauf mention spéciale, les citations de cet article sont extraites du livre La chaise tue. 2- La Chaise tue, comment échapper à la sédentarité et remettre son corps en marche, de Victor Fersing et Alexandre Dana, éd. Eyrolles, 19,90 euros. 3- La Santé en action n° 429, septembre 2014. 4- Organisation mondiale de la santé. 5- Agence nationale de sécurité sanitaire.









