La faillite quasi certaine d’une entreprise de distribution, Makassar, place de nombreuses maisons d’édition indépendantes dans de graves difficultés financières. Dans un secteur hyper-concentré, la diversité apportée par ces maisons est pourtant essentielle.
« Nous sommes des dizaines de maisons d’édition à mener chaque jour la bataille culturelle et sociale sur le front éditorial. Par nos essais, nos romans, nos BD, nos revues, nos albums jeunesse, nous cherchons à bousculer les réflexes de pensée dominants et à maintenir ouverts des horizons libérés de l’emprise des forces réactionnaires. » C’est un appel à l’aide lancé par une cinquantaine d’éditeurs menacés de mettre la clé sous la porte dans les semaines ou les mois à venir : Sauvons les indés !. En cause : la disparition très probable de leur distributeur Makassar, en situation de faillite, qui pourrait entraîner dans sa chute plusieurs de ses clients.
Pour comprendre la gravité de la situation, il faut se plonger dans la tambouille de l’industrie du livre, dont l’économie répond à certaines règles qui lui sont propres, avec des acteurs dont on ne soupçonne pas forcément l’existence et qui se révèlent pourtant indispensables. Pour en faire le tour, nous pouvons découper la répartition du prix d’un bouquin. Tout est approximatif et dépend des contrats de chacun, mais, selon des chiffres publiés par le magazine Alternatives économiques, c’est à peu près ça : 5,5 % vont dans les poches de l’État sous forme de TVA ; 11 % sont reversés à l’auteur·ice ; 14 % reviennent à l’éditeur ; 16 % partent dans les frais d’impression ; 17,5 % rémunèrent les diffuseurs-distributeurs ; 36 % reviennent aux points de vente, notamment les librairies.
Une économie à crédit
Parmi tout ce petit monde, les diffuseurs sont chargés de présenter aux points de vente les livres des maisons d’édition qu’ils représentent. Il s’agit donc de faire le tour des popotes, d’expliquer en quoi l’ouvrage est intéressant, d’encourager sa mise en rayon avec l’espoir que le ou la libraire l’apprécie et le recommande par la suite à ses clients. C’est ainsi que de petites librairies indépendantes peuvent jouer un rôle fondamental dans la diffusion d’ouvrages publiés par de petits éditeurs indépendants (pour les gros, c’est plus simple : les enseignes Relay de Bolloré mettent en tête de gondoles les publications correspondant aux « idées » de Bolloré qui se trouvent être éditées par des maisons appartenant à Bolloré et dont la publicité est assurée par les médias du groupe Bolloré. Oui, c’est nettement plus simple).
Le distributeur, pour sa part, se charge de l’approvisionnement des points de vente, en fonction de leurs commandes, ainsi que du stockage des livres en attente et de la récupération des invendus. C’est aussi lui qui facture aux libraires les livres mis en rayon, encaisse l’argent et reverse leur part aux maisons d’édition. Tout cela prend du temps, et une bonne partie de l’économie du livre se déroule à crédit. Grosso modo, si un éditeur publie un livre, le distributeur lui envoie un relevé des ventes à la fin du mois, puis lui règle ce qu’il lui doit à 90 jours. Dans le meilleur des cas, un éditeur touche donc les premiers euros d’un livre 4 mois après sa parution. Mais si le distributeur est en difficulté, comme Makassar, des retards de paiement peuvent apparaître, et s’allonger. Les éditions Lundi Matin, par exemple, pensent que l’intégralité des recettes générées par les ventes de leurs livres au cours des deux dernières années pourrait s’envoler.
« Des actions de solidarités pour survivre »
Sans doute placée tout prochainement en liquidation, Makassar va être gérée jusqu’à sa clôture par un liquidateur judiciaire. Ce dernier va récupérer l’argent versé par les libraires, puis le répartir selon des priorités fixées par la loi. Le Fisc sera par exemple le premier à être payé, alors que les éditeurs risquent de constituer la dernière roue du carrosse. Sachant que Makassar serait endetté à hauteur de 2 millions d’euros, ils ne se font guère d’illusion sur l’argent qu’ils récupéreront. C’est donc un réel coup dur pour le monde de l’édition et du livre en général, alors même que toutes ces petites maisons avaient plutôt tendance à bien résister à l’érosion générale des ventes. « Malgré un marché du livre en recul, l’édition critique, engagée et indépendante résiste et progresse ces dernières années. Des lecteurs et des lectrices de plus en plus nombreux et nombreuses pensent, lisent, se mobilisent et rêvent d’autres futurs », indique ainsi un texte de Sauvons les indés !.
Combien ne finiront pas l’année, combien se remettront de ce faux pas ? Il y a à peu près autant de situations différentes que de maisons d’édition, chacune avec ses forces et ses faiblesses. Les éditions Goater, par exemple, prévoient de perdre la moitié de leur chiffre d’affaire en 2026, qui passerait ainsi de 120 000 à 60 000 euros. « Cette situation nous met clairement en danger et il va falloir qu’on développe des actions de solidarité pour survivre, observe Jean-Marie Goater, fondateur et unique salarié, à temps partiel, de la structure. On a la chance d’être très ancrés sur notre territoire, la Bretagne. » Goater a par exemple publié un Petit dictionnaire du breton de Groix. « On n’en vendra pas 50 000 exemplaires, mais c’est important que ce soit fait. »
Nicolas Bérard
>>> Les signataires de l’appel indiquent que, pour les aider, vous pouvez :
- Donner sur les cagnottes pour les éditeurs qui en ont mis en place.
- À court terme, acheter nos livres directement sur nos boutiques en ligne.
- Acheter nos livres en librairies.
- Si vous êtes libraire, faire des tables avec les livres des maisons d’édition concernées.
Éviter de retourner nos livres (puisque nous devrons rembourser les retours,
sans avoir touché un centime sur les ventes). - En parler autour de vous.

La Lenteur, bis repetita
La maison d’édition La Lenteur, avec laquelle L’âge de faire vient tout juste de publier la brochure Le procès de Limoges (qui revient sur le sabotage d’antennes relais de téléphonie et de voitures Enedis), est directement impactée par la disparition du distributeur Makassar. « On en revient à la situation d’avant notre appel à dons », regrette Nicolas Eyguesier, chargé d’édition. Appel à dons que nous avions relayé dans nos pages… et que re-voici, donc :
Voici un appel à soutien que vous ne trouverez sur aucun réseau « social » du grand internet mondial. Et pour cause : il s’agit de celui des éditions La Lenteur, créées en 2006 par « un petit groupe d’amis acquis à une critique radicale de la société industrielle ». (…) Quelques publications marquantes (La liberté dans le coma, Terre et liberté, L’industrie du complotisme…) plus tard, le lectorat s’est élargi et la nécessité de porter un discours technocritique paraît plus nécessaire que jamais. L’objectif de cet appel (…) est de se donner les moyens de sortir du bénévolat intégral et de diffuser plus largement les idées portées par la maison.
Pour participer, ne cherchez pas le site de La Lenteur sur internet – il n’y en a pas.
Vous pouvez en revanche faire appel à La Poste pour acheminer vos dons jusqu’à l’adresse suivante : Les Amis de La Lenteur, chez Fanny Monsonis, Le Bourg, 43300 Pébrac.







