Le géant Amazon profite de sa position dominante pour peser de tout son poids sur chaque maillon de la chaîne du livre. Ou comment la vente en ligne peut mettre en péril la « bibliodiversité ».
Le prix unique du livre oblige tout détaillant (libraire, Fnac, Amazon, etc.) à vendre chaque livre au prix fixé, en amont, par l’éditeur. Cette mesure, en vigueur depuis 1981, n’est pas seulement un rempart pour les petits libraires face aux « gros », qui pourraient proposer des prix de vente plus bas : en permettant à des petites boutiques d’exister, le prix unique favorise aussi, en ricochet, la diversité des éditeurs et des auteurs, bref, la « bibliodiversité ».
Exemple avec les éditions La Lenteur : trois parutions par an en moyenne, pas du tout d’envie de publier plus pour gagner plus, mais le souhait de « contribuer à l’orientation du débat intellectuel et politique », explique Matthieu Amiech, son cofondateur. La Lenteur publie ainsi des essais d’écologie radicale « loin des modes intellectuelles », de qualité, mais pointus… que l’on ne trouvera pas mis en avant dans une Fnac ou sur Amazon (1). En revanche, des petits libraires, par affinité intellectuelle, font « sortir du lot » les ouvrages de La Lenteur, qui peu à peu, trouvent leur lectorat. « Par exemple, on est bien vendus dans deux librairies de Figeac, 10 000 habitants. Une telle diffusion serait impensable s’il n’y avait pas le prix unique du livre », constate Matthieu Amiech. Résultat : La Lenteur n’a jamais édité à perte. Ainsi les idées vivent, et l’imprimeur, l’auteur, le graphiste, le libraire, l’éditeur… en tirent un revenu. Mais l’économie du livre, même avec le prix unique, n’est pas pour autant un monde déconnecté de la concurrence.
L’ÉTAT AU SECOURS DE LA FNAC
La « bibliodiversité » est un système fragile. Exemple : le distributeur MDS, filiale du groupe Média participation, 4e groupe d’édition en France par son chiffre d’affaires, fournit toutes les librairies en Blake et Mortimer, Lucky Luke, Spirou, etc. Début décembre, du jour au lendemain, MDS a annoncé qu’il ne fournirait plus les libraires qui commandent moins de deux unités. Concrètement, les « petits » libraires n’ont ni la trésorerie, ni la place pour stocker des ouvrages « au hasard ». Si vous souhaitez commander un exemplaire d’Astérix chez les Belges chez votre libraire de quartier, il sera désolé de ne pas pouvoir vous le commander, même s’il l’adore autant que vous, car il n’a pas les moyens de stocker le second exemplaire. Le libraire doit donc se priver de la recette qu’il aurait eu en commandant et en revendant Astérix chez les Belges… Et les petites recettes maintiennent à flot les petites librairies, garantes de la « bibliodiversité ».
La Fnac, elle, n’est pas boycottée par les distributeurs. Hier, l’entreprise était la première, avec les grandes surfaces, à s’opposer à l’instauration duprix unique. Aujourd’hui multinationale, elle reste le premier vendeur de livres en France, mais est dépassée par Amazon sur le marché de la vente à distance, marché qui représente environ un livre vendu sur cinq. L’États-unien vendrait la moitié des livres en ligne… soit 10 % des livres vendus en France ! La concurrencesur le marché de la vente en ligne est donc féroce entre les deux ogres, l’État venant régulièrement au secours de la Fnac et des autres « petits » vendeurs en ligne. Dernier sauvetage en date, pour lutter contre les frais de port quasi-gratuits d’ Amazon (qui oblige la Fnac à s’aligner) : le 15 décembre, les sénateurs ont adopté une proposition de loi qui prévoit notamment d’établir un montant minimum pour les frais d’envoi aux particuliers, prix « plancher » de l’ordre de 3 à 4 euros la livraison, ce qui obligera Amazon à remonter ses prix (2). La mesure devrait entrer en vigueur à la rentrée 2022…
REFUS ENCORE POSSIBLE
Mais Amazon ne pèse pas seulement sur le chiffre d’affaires de la Fnac. En tant que premier vendeur en ligne, il fait aussi peser sa position dominante sur les autres maillons de la chaîne : « Un jour, on a reçu un mail d’Amazon dans lequel il nous informait qu’il changeait unilatéralement les éléments du contrat, en sa faveur bien sûr ! » Vincent Dodivers est gérant de Makassar distribution, qui fournissait les livres d’une dizaine de « petits » éditeurs aux entrepôts Amazon. En accord avec les éditeurs, et avec l’appui de certains d’entre eux, au premier rang desquels La Lenteur, Makassar a arrêté le « partenariat » avec l’ogre états-unien. Mais pour d’autres éditeurs « moyens », la situation est plus compliquée, Amazon ayant déjà fait sa place : « C’est notre premier vendeur », constate avec amertume Josépha Mariotti, co-gérante des éditions Le passager clandestin. Et Amazon connaît le pouvoir que cela lui donne : Josépha et ses collègues ont également reçu un mail d’Amazon. La multinationale proposait une mise en avant des titres de la maison d’édition sur la plateforme de vente en ligne… « à condition qu’Amazon achète à moitié prix les ouvrages ! Avec les collègues, on n’a pas réfléchi un seul instant, c’était non, évidemment ! »
Et si, un jour, la vente en ligne pèse 30 %, 40 % des ventes, dont 80 % sur Amazon ? « On sera encore moins visibles qu’aujourd’hui. La diversité des librairies, c’est essentiel pour toute la chaîne. »
Fabien Ginisty
Article paru dans L’âdf n° 169, janvier 2022
1 – Parmi d’autres : L’amour au temps de protocoles, de Pierre Bourlier, sorti cette année.
2 – Pour l’instant, Amazon ne fait payer que 1 centime la livraison des livres.








