Deux personnes accusées d’avoir incendié des voitures de la société Enedis et des antennes de téléphonie étaient jugées à Limoges en mars 2026. Face à la déferlante numérique et ses impacts sur la santé et l’environnement, et en l’absence de tout débat démocratique sur la question, ces sabotages répondent-ils à un état de nécessité ?
Les 19 et 20 mars s’est tenu à Limoges le procès d’Anne V., 55 ans, et Fernando CR., 70 ans, accusés d’avoir incendié, en Haute-Vienne, des véhicules de la société Enedis en 2020, puis des antennes relais de télévision et de téléphonie mobile en 2021. Arrêtés dans des conditions rocambolesques au terme d’une enquête qui l’était tout autant1, ils risquent jusqu’à 10 ans de prison ferme. Les parties civiles ? Trois très grandes entreprises touchées par les sinistres : le distributeur d’électricité Enedis, qui déployait alors son compteur Linky, les opérateurs Orange et Bouygues Telecom, qui déployaient le réseau 5G.
Deux jours durant, deux mondes se sont affrontés à la barre. Deux mondes diamétralement opposés, qui ne se comprennent pas et qui, pour le dire vite, se détestent. D’un côté, le monde des multinationales, qui a pour lui la puissance de l’argent et la force d’un système politique, économique, médiatique. De l’autre, celui de simples citoyen·nes, alarmés par la destruction du vivant. Des citoyen·nes qui, comme l’a expliqué Anne V., ont dépassé « la croyance absurde d’un solutionnisme technologique ».
« Ce procès n’est pas celui d’une cause. Une seule question nous est posée : les faits sont caractérisés, sont-ils imputables aux accusés ? », a fait valoir la procureure Mélanie Montagnac. Pourtant, Anne V. a reconnu les faits, Fernando CR. nie son implication mais affiche un soutien sans réserve à « ceux qui ont fait ça ». La véritable question consistait donc à déterminer si les sabotages répondaient ou non à un état de nécessité.
Pour Grégoire Durand, avocat de Bouygues Telecom, l’incendie des antennes sur la commune des Cars, le 11 janvier 2021, a eu « des conséquences dramatiques » : 1,5 million de personnes privées de télévision, 52 000 clients privés de téléphonie mobile, durant plusieurs jours. Fustigeant ces gens qui « prétendent sauver la planète à base de violences », il a estimé que ces actes participaient « d’une entreprise de haine contre les antennes ». En 2021, 174 sabotages d’antennes-relais ont été recensés. Selon Grégoire Durand, la revendication de cet incendie peut avoir « un effet incitatif » et constitue une « invitation au passage à l’acte », qui s’adresserait à « la relève militante radicale ».
Même tonalité pour Enedis dont l’avocate, Pauline Ragot, estime que ces actes, réalisés au nom d’un « pseudo-état de nécessité écologique », sont ceux de « l’ultra-gauche », avec « une matrice : l’idéologie politique radicale anti… ben… anti-tout ! » Elle décèle une « stratégie » derrière tout ça : « Entretenir le chaos, pour préparer quoi ? L’insurrection ! »
« Les violences contre les biens n’existent pas juridiquement »
En entendant parler de violence, « mes oreilles de pénaliste ont un peu saigné », a répliqué Chloé Chalot, avocate d’Anne V., car « les violences contre les biens n’existent pas, juridiquement. […] Je sais qu’il y a plein de personnes qui en parlent, y compris un ministre de l’Intérieur devenu ministre de la Justice », mais cette notion est introuvable dans le Code pénal, qui sanctionne par ailleurs la destruction de biens.
D’ailleurs, « le sabotage [destruction de biens, Ndlr] vient répondre à la nécessité de surmonter les deux écueils que représentent, à la Belle Époque, la violence faite aux personnes, revendiquée par l’anarchisme individualiste, et l’inefficacité des grèves dites des bras croisés. […] Historiquement, le sabotage est avant tout une manière de désamorcer la violence sans rien sacrifier au souci de l’efficacité des actions », a indiqué Victor Cachard, auteur de Histoire du sabotage, cité comme témoin2.
Au total, huit témoins3 se sont succédé à la barre pour apporter leur éclairage sur la déferlante numérique, la nécessité de l’enrayer et les moyens d’agir. « Les enquêtes que j’ai menées m’ont amenée à la conclusion que l’infrastructure numérique est fondée sur une succession de crimes », a témoigné la journaliste Celia Izoard, après avoir étalé la réalité de cette industrie, ses pollutions de masse, son extractivisme forcené, ses crimes humains en République démocratique du Congo, en Birmanie, en Indonésie…
« Le fonctionnement de la démocratie parlementaire et de la presse ne permettent pas d’exercer un contre-pouvoir face à la puissance démesurée des entreprises de ce secteur. » Atteinte à la santé physique et mentale, surveillance des populations, montée de la haine dans le débat public… Les témoins appelés à la barre ont développé les raisons de s’opposer au tout numérique et l’impossibilité pour les citoyens de le faire via les voies légales. Le déploiement du compteur Linky offrait une parfaite illustration de l’autoritarisme de cette industrie : en dépit de tous les recours légaux qu’ont tenté de formuler des centaines de collectifs, et en dépit des centaines de maires ayant signé des arrêtés contre son déploiement dans leur commune, Enedis est passé en force pour installer son matériel.
Contre la 5G, idem : alors que le Haut conseil pour le climat, puis la Convention citoyenne pour le climat – dont Macron s’était engagé à respecter les propositions – réclamaient un moratoire sur son déploiement, ce réseau a été lancé sans tenir compte de ces alertes. Alors, que faire face aux carnages de cette industrie ?
« Les résistants, ici, en France, c’était des terroristes. Maintenant, ils sont au Panthéon », a rappelé Fernando CR. Sa résistance à lui a eu lieu dans les années 70, en Espagne, contre Franco. Arrêté à plusieurs reprises, il a connu la torture dans les cellules du régime franquiste. Pourtant, « la situation qu’on vit ici est bien pire qu’à l’époque, estime-t-il. Maintenant, c’est l’avenir de l’humanité qui est mise en danger par des sociétés comme celles-là, qui pourrissent tout ! »
« Un acte d’amour »
« Quand [mon client] avait 15, 18 ans, il vivait sous le régime franquiste, a complété son avocat, Henri Braun. Il s’est battu pour les valeurs de l’humanisme, avec tous les risques que vous imaginez. Aujourd’hui, c’est un fascisme nouveau qui nous menace : le techno-fascisme ! Et que nous dit mon client ? Que la dictature franquiste était moins dangereuse que celle qui nous guette aujourd’hui. Ce que nous demandons, c’est un débat démocratique sur la question. »
La procureure a réclamé 5 ans de prison dont 2 ferme pour Anne V.4, et 4 ans dont 2 ferme pour Fernando CR. C’est ce dernier qui a conclu les deux jours de procès. « Notre monde est détruit sous nos yeux. Ces entreprises sont responsables, ce sont de vraies mafias qui empêchent toute possibilité de débattre. Dans les commissions de santé, ils s’arrangent pour que les problèmes soient ignorés. Ils ont leurs lobbyistes partout, à Bruxelles, à Washington… Ces gens qui ont fait ça, ce n’est pas un acte politique, c’est un acte d’amour, envers tout le vivant, pour les enfants des juges, les enfants de eux [montrant les avocats des parties civiles], nos enfants [désignant le public]… C’est pour tous les enfants. »
Délibéré le 3 avril 2026.
Texte : Nicolas Bérard
Dessin : Antoine Demoulin







