« On n’est pas sérieux, quand on a 17 ans », nous rappelle Arthur Rimbaud depuis un siècle et demi. Dans son poème intitulé Roman, le natif de Charleville nous plonge dans la tête d’un adolescent rêveur et amoureux, qui profite, « le cœur fou », des « tilleuls qui sentent bons dans les bons soirs de juin », visite les « cafés tapageurs aux lustres éclatants » et s’enflamme pour « une demoiselle aux petits airs charmants ». Car « on n’est pas sérieux, quand on a 17 ans », insiste le poète.
Les adolescent·es de 2026 sont, au contraire, invités au plus grand sérieux. Chaque jour, à toute heure, en toute circonstance, ils et elles doivent réfléchir à leur avenir, sélectionner les bonnes options, engranger les bonnes notes, ne jamais être absent·e, ne pas avoir d’appréciations négatives de leurs enseignants, vérifier sur le cahier de texte numérique que des devoirs n’ont pas été ajoutés pour le lendemain… Ne surtout pas se planter, pas faire d’erreur, car toutes ces données, ces datas, sont enregistrées dans l’algorithme Parcoursup, dieu machine hypermnésique et omniscient qui « décidera » de leur orientation au sortir du lycée. Le « contrôle continu » mis en place par le ministre Blanquer depuis 2018, concomitamment à Parcoursup, rend la réussite du bac anecdotique. Mais comme le fait remarquer le professeur et physicien Bruno Andreotti chez nos confrères de Lundi Matin*, il est surtout important de considérer l’expression « contrôle continu » au pied de la lettre : pendant deux ans – en l’occurrence deux années de la vie durant lesquelles l’aspiration à la liberté est généralement très forte – les lycéen·nes doivent se tenir à carreau s’ils ne veulent pas griller leurs chances de réussite.
Ce « contrôle continu », orchestré par Parcoursup, s’exerce d’une certaine manière dès l’entrée en 6e, à travers Pronote. Une absence ? Bip, le smartphone sonne déjà dans la poche des parents pour les en avertir. Une mauvaise note ? Papa-maman l’apprendront peut-être avant leur progéniture en allant « surfer » sur Pronote. Tout est tracé, enregistré. Et pour bien visser le couvercle sur la marmite de la jeunesse, remuante par nature, des dispositifs techniques tels que les portiques automatiques et les caméras de vidéosurveillance installés dans les établissements rappellent la présence de ce contrôle.
Quand on a 17 ans, on n’est peut-être pas sérieux, mais on veut vivre pour de vrai, chanter, embrasser, embraser, tout cramer, aimer pour toujours et détester jusqu’à point d’heure, faire des conneries magnifiques, se fendre la poire, se briser le cœur, rêver d’action, glander en grand, exploser, danser, rater, tenter encore… Quels esprits tordus ont imaginé pouvoir contenir cette énergie pour la ranger dans les cases d’un algorithme ? Changer l’adolescence en classes d’âges « qui se tiennent sages » ? Fin septembre, la jeunesse a subitement refusé d’aller en cours. Parmi diverses légitimes revendications, elle a exigé l’abrogation de Parcoursup. Qu’importent les discours minables des ministres, président et éditocrates, qu’importent les forces de l’ordre, ces lycéen·nes sublimes, dansant au milieu des lacrymo, ont donné une leçon de vie à ces esprits tordus, qui finiront bien par rompre. Merci à elles, merci à eux !
Nicolas Bérard
*lundi.am









