Actuellement, la collectivité finance des milliardaires propriétaires de médias, au nom du droit à l’information des citoyens… Entre la logique capitaliste et celle du média d’État, il y a pourtant une troisième voie. On ressort des cartons une proposition formulée il y a dix ans par le journaliste Pierre Rimbert : la mutualisation des nombreux services qui tournent autour du journalisme, financée par une « cotisation information ». Révolutionnaire, réaliste, sa mise en œuvre provoquerait un grand courant d’air frais dans les médias français.
« La presse contribue de manière essentielle à l’information des citoyens et à la diffusion des courants de pensées et d’opinions. Elle permet une mise en perspective des événements, une confrontation des analyses et aboutit ainsi à la construction d’une véritable conscience culturelle et politique », écrit le ministère de la Culture. C’est beau comme du Victor Hugo, et c’est vrai : sans « la presse », c’est-à-dire la pluralité des médias d’information, comment se faire son propre avis, débattre, délibérer ? Pas de médias variés, pas de démocratie effective. Ce constat n’est pas nouveau. Pour la collectivité, l’enjeu se résume ainsi : veiller à ce que les citoyens aient un accès effectif à des sources plurielles d’information, ainsi qu’aux « courants de pensées et d’opinions », eux aussi variés. C’est apparemment plus facile à dire qu’à faire.
MARCHANDISER L’INFO NUIT À SA QUALITÉ ET SA DIVERSITÉ
« Garantissez la liberté d’expression, et laissez faire la liberté d’entreprendre. Vous verrez apparaître “la presse” dans toute sa diversité », croient savoir les libéraux. Cela marche en partie : le ministère de la Culture indique que 7 000 titres de presse sont enregistrés par ses services. Autant de petites pierres apportées à l’édification du débat public… mais combien de médias ont suffisamment de moyens pour peser dans la réflexion collective ?
Le paysage médiatique français actuel illustre le principal écueil de la régulation de l’information par la seule « main invisible du marché » : le capitalisme fait son œuvre de concentration, l’information visible est produite et diffusée par de moins en moins d’entreprises, toujours plus grosses. Elle perd ainsi en diversité : quel propriétaire milliardaire souhaiterait que son média véhicule des idées politiques qui vont contre les siennes, et contre ses intérêts économiques ? Et la qualité baisse : le secteur privé, souvent financé par la pub, a tendance à chercher l’audience avant tout, donc à produire une information racoleuse qui n’élève pas forcément le niveau du débat…
DES AIDES À LA PRESSE QUI RENFORCENT LE STATU QUO
Là encore, ces dérives sont connues de longue date. C’est pour cette raison qu’il existe un service public de l’information. Mais les médias d’État ne peuvent être qu’une partie de la solution, au risque de voir l’information sous la tutelle du politique. Alors la collectivité apporte depuis longtemps une aide économique aux entreprises de presse. Les derniers chiffres publiés indiquent que pour 2022, le ministère de la Culture a débloqué 110 millions d’euros d’aides directes, qui s’ajoutent à des aides indirectes, telles que la TVA à 2,1 %. L’âge de faire compte parmi les bénéficiaires, pour 32 000 euros d’aides « au pluralisme » (1). Au total, ce sont 442 titres, papier ou en ligne, qui, comme nous, en ont bénéficié. Ces subsides permettent à la presse indépendante de vivoter. Pour autant, le constat initial demeure : celui d’un système au sein duquel des milliardaires détiennent la plupart des médias qui pèsent dans la fabrique du débat public.
Pire, dans quelle mesure ces aides ne maintiennent elles pas ce système en place ? Les plus grands bénéficiaires de ces aides sont en effet ceux qui sont déjà les plus influents : les médias de l’homme le plus riche de France, Bernard Arnault (Le Parisien, Les Échos…) ont touché 14 millions d’euros. Ceux de Xavier Niel, 11e fortune de France, qui possède Le Monde, Télérama, La Vie, L’Obs, Var- Matin… près de 9 millions d’euros. La famille Dassault, 6e fortune : près de 6 millions avec Le Figaro. Drahi, 13e fortune : 5 millions avec Libération. Etc. Et, qu’on se le dise, vue l’économie de la presse, ils ne sont pas riches parce qu’ils sont propriétaires de grands médias, mais le contraire : ils sont propriétaires de grands médias parce qu’ils sont riches.
UNE TROISIÈME VOIE POUR L’INFORMATION
Comment faire pour sortir l’information des puissances de l’argent, sans pour autant la placer sous tutelle politique ? Si la réponse n’a pas encore été apportée, est-ce parce qu’elle est très difficile à trouver ? « Paradoxalement, imaginer une refondation pérenne des médias écrits d’intérêt général ne requiert pas un effort d’imagination surhumain », écrivait le journaliste Pierre Rimbert en 2014 (2). Il proposait un système révolutionnaire, qui existe déjà dans le domaine de la santé, à l’image de la Sécu. « Je m’étais inspiré des travaux de l’économiste Bernard Friot, qui a réhabilité la pertinence de cette “troisième voix” qu’est le contrôle des financements par des caisses gérées par les salariés eux-mêmes et financées par la cotisation sociale. » Depuis 2014, les idées de Bernard Friot ont fait leur chemin : sécurité sociale pour l’alimentation, pour les obsèques… et pour la presse ? « Quand vous voyez l’évolution du paysage médiatique ces dix dernières années, vous comprenez bien que ma proposition tient toujours ! », souligne Pierre Rimbert. Voyons celle-ci de plus près.
UN SERVICE MUTUALISÉ POUR TOUS LES TITRES DE PRESSE
Pourquoi la collectivité financerait toute la presse, y compris Le Journal de Mickey et Télé 7 jours ? Pierre Rimbert propose de distinguer clairement les presses « récréative » et professionnelle de « la presse d’information ». La collectivité aiderait uniquement la deuxième catégorie. Mais finies les aides directes et la TVA à 2,1 %. L’aide passerait par le financement d’un « service mutualisé d’infrastructures de production et de distribution de l’information ». Ce « Service
commun » mettrait à disposition de tous les producteurs d’information « les services administratifs, comptables, juridiques, commerciaux, et opérerait une plate-forme commune d’abonnement, de paiement et de gestion de bases de données ». Il proposerait des imprimeries, mais aussi « des développeurs […] pour améliorer les applications, accroître la qualité du kiosque en ligne »… Là serait la révolution : socialiser tout ce qui ne relève pas directement de la production de l’information, mais qui est pourtant essentiel : l’administration, la logistique, la diffusion. C’est en effet sur ce point que les médias dominants « écrasent » la presse indépendante, car ces coûts bénéficient d’importantes économies d’échelle : l’impression de 5 000 journaux coûte bien plus cher, à l’unité, que l’impression de 50 000 journaux. Idem pour la gestion des abonnements, la fabrication d’un site internet, etc.
DES MÉDIAS EN CONCURRENCE, MAIS À ARMES ÉGALES
Le Figaro aurait-il accès à ce service mutualisé ? Bien sûr… à condition que les bénéfices éventuels de l’entreprise n’aillent pas dans les poches d’actionnaires, car cela reviendrait à ce que des individus s’enrichissent sur des fonds publics. Les médias bénéficiaires ne devraient pas, non plus, appartenir à des groupes qui possèdent d’autres médias bénéficiaires. Enfin, il n’y aurait pas non plus de raison à ce que ce service mutualisé profite aux annonceurs publicitaires et à ceux qui les paient : Orange, Renault et EDF pourraient financer à leur guise la presse de divertissement, compensant ainsi la fin des aides publiques pour ce secteur. N’y a t-il pas un risque de bureaucratisation ? Niet : les titres de presse resteraient en concurrence, devraient se vendre suffisamment pour payer les journalistes, ainsi qu’une partie des frais liés au « Service mutualisé », la moitié avance Pierre Rimbert. Il n’en demeure pas moins
« la mise en place de ce modèle provoquerait à coup sûr un grand courant d’air frais : créer ou reprendre un journal ou un site d’information serait d’autant plus facile que les dépenses se limiteraient aux salaires des seuls journalistes, le reste étant fourni par le Service. Enfin pourvue de moyens, la presse “alternative” pourrait sortir des marges ».
RÉVOLUTIONNAIRE ET RÉALISTE
Ce « courant d’air frais », dont notre démocratie a tant besoin, coûterait-il « un pognon de dingue » ? Même pas, seulement 300 millions d’euros supplémentaires à la collectivité, quand elle en dépense déjà, au total, 1,6 milliard (3) Révolutionnaire aussi, le mode de financement du Service, par la cotisation sociale, afin d’éviter toute emprise du politique. Ce 1,9 milliard d’euros correspondent « à un taux de “cotisation information” de 0,1 % assis sur la valeur ajoutée et acquitté par toutes les entreprises et administrations ». Les Ursaff reverseraient le tout à la Caisse Information, gérée majoritairement par ses salariés…
Mais au fait, qui dirigerait ce service mutualisé ? Qui déterminerait ce qui relève de la presse « d’information » ou « récréative », quand les deux approches sont souvent traitées au sein d’un même magazine ? Comment les imprimeurs, les graphistes, les développeurs s’organiseraient pour contenter de manière égalitaire les demandes de médias différents ? Dans la proposition de Pierre Rimbert, il y a encore de nombreux points d’interrogation, concernant notamment la gouvernance de ce service mutualisé. Mais ces questions n’ont rien d’insurmontable.
Pourquoi ne pas commencer par exemple par la création d’un service mutualisé de gestion des abonnements, financé en partie par l’État, en partie par les médias d’information, en fonction de leurs chiffres d’affaires ? En attendant le concours de la collectivité, voire de la mise en place d’une nouvelle cotisation sociale, il faudra peut-être que les médias indépendants prennent un jour l’initiative d’y aller seuls, ensemble.
Fabien Ginisty
1- Cela représente environ 10 % de notre chiffre d’affaires. Les 90 % restants ? Vos abonnements et achats de journaux ! Pour plus de détails sur nos comptes, voir L’âdf n°186.
2- « Projet pour une presse libre », Pierre Rimbert, Le Monde diplomatique, décembre 2014.
3- Chiffres de 2012.
Dessin offert par Claire Robert aux États généraux de la presse indépendante. Merci à elle.







