Pilou co-organise depuis deux ans une marche des fiertés à Crest, dans la Drôme. Avec lui nous abordons les difficultés de la communauté queer et de l’organisation d’une pride en milieu rural.
L’âge de faire : Comment te présenter et parler des personnes co-organisatrices et participantes à l’événement ?
Pilou : J’ai 33 ans, j’habite un village de quelques centaines d’habitants près de Crest dans la Drôme. Je suis originaire d’un milieu rural. On pourrait me situer individuellement mais le 3 juin, nous avons lu un texte pour nous situer plutôt en tant que groupe : nous sommes le Crew TPG pour « Trans Pédé·e Gouin·es ». Prendre ce nom plutôt que LGBTQIA+ (1), c’est se réapproprier les insultes dont nous sommes la cible, renverser leurs stigmates et refuser un terme souvent récupéré par le capitalisme pour faire du pinkwashing. Nous réaffirmons que nos identités sont aussi politiques et rappelons qu’historiquement, la marche des fiertés est fédératrice et porteuse de revendications (2).
Quelles sont les particularités du milieu rural pour la communauté queer et quels sont les messages de la pride pour cela ?
En gros, on est très isolé. On ne peut pas sortir et s’afficher comme en ville. C’est moins anonyme. Ce n’est pas facile de se rencontrer, il faut faire des kilomètres et il n’y a pas de lieux spécifiques où se retrouver, et pas de place pour un imaginaire queer dans les rues, sur les murs, dans les conversations… Ces sujets restent souvent dans une sphère intime, privée. Même dans une vallée réputée ouverte comme celle de la Drôme, il y a des agressions transphobes et racistes. Les prides ont permis aux gens de se connaître, de se rendre compte qu’on habitait des villages proches. On y vit des moments précieux. J’étais ému par exemple d’entendre quelqu’un dire : « j’ai compris ce que c’était la fierté », de voir que collectivement on peut apporter de la force et de la joie. Ça fait du bien d’être en nombre car le reste du temps, c’est diffus, peu visible.
Comment s’est déroulée la marche du 3 juin et pourquoi avoir repris cette organisation à Crest, 9 ans après la pride de 2013 ?
Nous étions environ 1200 personnes, venues des coins de campagne à 3 heures autour de Crest et des villes voisines. En 2013, Hervé Mariton, alors maire (toujours maire depuis 1995, Ndlr) et député de droite dénonçait le mariage pour tous et défendait la « famille durable ». Une première marche des fiertés avait alors été organisée à Crest pour montrer que non, ce n’était pas une ville homophobe. En 2022, de nouvelles personnes ont repris le flambeau. Même si nous obtenons des droits, nous subissons toujours autant de discrimination et de violence. Nous sommes d’une génération qui veut porter un discours radical et intersectionnel. Nous incluons d’autres luttes comme celles contre le racisme, le validisme, la grossophobie… Pour revendiquer plus d’inclusion et la fin des oppressions (3). Il me semble que pour changer les mentalités, il faut un discours radical. On est comme on est, on n’a pas à se conformer.
Dans un podcast sur les prides de Crest de 2013 et 2022, vous commentez le slogan « Les hétéros, c’est dégueulasse », qui renverse une insulte homophobe et qui choque. L’avez-vous repris cette année ?
Il a été peu prononcé. Même s’il est accepté et qu’il fait sou- rire au sein de la communauté, il est clivant. Moi, je le trouve pédagogique. La phrase fait bizarre à recevoir, mais nous c’est ce qu’on entend chaque jour. Dans les luttes contre le racisme et les luttes TPG, on ressent l’idée qu’on veut bien nous accepter mais si on parle trop fort, c’est même pas qu’on nous remet à notre place – comme si on en avait une : on n’a plus voix au chapitre. Il y a souvent peu d’autocritique et beaucoup d’ego au sein de la communauté blanche et hétéro, qui est partout. D’où l’intérêt de créer des moments en mixité choisie, de se retrouver dans des espaces relativement préservés d’agression, en faisant la fête, comme cette année après le défilé.
Qu’est-ce que l’organisation de la pride t’a apporté politiquement ? Portes-tu davantage de revendications aujourd’hui ?
Je me suis rendu compte que j’avais intériorisé beaucoup d’homophobie. La société est homophobe, transphobe, raciste. Organiser, prendre place, réfléchir aux discours et aux oppressions m’a donné l’impression de me libérer de cela. Collectivement ça permet de transmettre aussi à la communauté. Personnellement je n’ai pas envie de m’asseoir à une table pour négocier. Il y a plein de formes de luttes mais nous on souhaite plutôt porter un discours. Dans les prides les gens se rencontrent, cela crée du lien, des rendez-vous réguliers ensuite, des projections, des ateliers d’écriture… Il y a ces temps-ci une explosion des marches des fiertés en milieu rural en France. Et une re-politisation, pour les remettre dans la mouvance initiale. Ce n’est pas seulement un spectacle mais des prides radicales, comme cette année à Toulouse ou à Paris.
Recueilli par Lucie Aubin
1 LGBTQIA+ pour Lesbienne, Gay, Bisexuel·le, Trans, Queer et Intersexe et Asexuel·le ou Aromantique. Le « + » reconnaît d’autres spécificités non nommées dans l’acronyme.
2 Les premières marches des fiertés ont lieu en 1969 aux États-Unis, suite aux émeutes de Stonewall contre l’oppression du système envers la communauté LGBT.
3 Le discours introductif invitait à un moment inclusif et à se questionner sur les privilèges encore présents pour être de vrai·es allié·es au service de qui subit les oppressions.
> Pour aller plus loin : le podcast d’Élodie Potente, « Champs queer », sur la vie des personnes queer en milieu rural, et son premier épisode sur les prides de Crest.







