Face aux conséquences désastreuses d’Airbnb, Fairbnb et Les Oiseaux de passage proposent d’autres modèles économiques et un autre rapport au tourisme.
Le fameux bed and breakfast (bnb) chez l’habitant : une des meilleures options pour découvrir un territoire, et rencontrer ceux qui y vivent sans que cela revienne trop cher. Il y a donc sûrement de belles rencontres à faire avec le bnb, encore aujourd’hui…
Mais les plateformes de location touristique, Airbnb en tête, ont fait explosé la pratique et entraîné les dégâts que l’on connaît. Partout dans le monde, dans les grandes villes et les lieux touristiques, les habitants peinent à se loger du fait de l’explosion des loyers et de l’assèchement des offres, les commerces pour les locaux ferment au profit des magasins de souvenirs et des bars à touristes, les quartiers sont morts hors saison, etc. Les solutions, on les connaît aussi, la plus simple étant de réserver ce type de location aux résidences principales et à titre exceptionnel, afin que la location touristique ne se fasse pas au détriment du bail d’habitation et que les particuliers ne concurrencent pas les professionnels.
Niche fiscale, etc.
Sans aller si loin, fin mai, une proposition de loi transpartisane proposait, au moins, de supprimer la niche fiscale incitant les propriétaires à louer à des touristes en courte durée plutôt qu’à des habitants. Mais la majorité parlementaire a reporté sine die l’examen de cette proposition. On part donc de loin pour contrer le phénomène à l’échelle globale. Et ce n’est pas à titre individuel qu’on freinera ce rouleau compresseur.
Pour autant, existe-t-il des plateformes de bnb « alternatives » ? Et d’ailleurs, en quoi le seraient-elles ? « La grogne contre Airbnb et la “disneylandisation” des villes n’est pas nouvelle, rappelle Prosper Wanner. Elle a commencé il y a bien une dizaine d’années dans les pays les plus touchés : Canada, Italie, Espagne, Pays-Bas… Des collectifs locaux “Fair bnb” [bnb juste, Ndlr] s’étaient montés un peu partout. En Europe, c’est à partir de cette dynamique qu’est née la plateforme fairbnb.coop. » Qui est Prosper Wanner ? Nous le saurons plus tard. Pour l’heure, intéressons-nous à fairbnb.coop : la plateforme reprend l’architecture d’Airbnb, mais l’analogie s’arrête là. Sur le modèle économique, d’abord : fairbnb est une coopérative (basée en Italie) qui appartient aux utilisateurs de la plateforme. Et parmi les 15 % de commission prélevés à chaque transaction, la moitié est reversée à un projet associatif sur le territoire. À Venise par exemple, le touriste finance une association écologiste pour la préservation de la lagune. À Barcelone, c’est une association d’aide aux sans-abri qui est appuyée.
Promouvoir les réglementations
Quant aux locations en France, celles que nous avons consultées soutiennent Emmaüs. Sur la démarche, ensuite : Fairbnb autorise une seule offre par hôte, ce qui n’en fait pas un bon outil pour les investisseurs. Plus globalement, la coopérative s’appuie autant que possible sur les organisations du territoire, et s’engage à « travailler avec les autorités locales pour promouvoir des réglementations qui encouragent le tourisme durable », indique le manifeste de la coopérative.
« L’architecture n’est pas neutre »
« Nous, on part du principe que l’architecture d’un site n’est pas neutre. On a donc fait un site qui ne ressemble pas du tout à un comparateur type Airbnb. » Prosper Wanner est gérant de la coopérative Hôtel du Nord à Marseille : un réseau d’habitants des quartiers Nord qui proposent parfois un gîte, parfois une balade commentée du quartier, parfois une activité, payante ou gratuite… Toujours quelque chose de relié à leur géographie du quotidien. Pour Hôtel du Nord, c’est d’abord aux habitants de définir et de transmettre le patrimoine culturel du territoire, puisqu’ils en font éminemment partie. « On n’arrivait pas à exister sur les plateformes en place parce que leur architecture écrase toute singularité. Airbnb et Booking, c’est la mise en concurrence des hôtes basée uniquement sur la servilité, le confort… Les touristes sont incités à noter des hôtes que souvent, ils ne rencontrent même pas ! »
En 2016, avec d’autres acteurs de l’éducation populaire et du tourisme « réapproprié », Hôtel du Nord lance la plateforme nationale Les oiseaux de passage, pour mettre en lien des « passagers » et des « passeurs d’hospitalité ». Parmi ces derniers, on trouve des auberges de jeunesse, des agriculteurs membres du réseau Accueil Paysan, des associations de quartier, des associations mettant en valeur l’art et les traditions populaires… « Notre modèle économique ne repose pas sur la commission, donc les utilisateurs peuvent se parler avant de payer. Cela permet aux hôtes d’adapter leurs prix s’ils reçoivent des étudiants ou des aidants familiaux par exemple, comme c’est le cas pour ceux situés près de l’hôpital de Marseille. »
Le financement de la coopérative repose sur les contributions volontaires des membres. Elle propose aussi des formations pour « mettre en récit » les territoires vécus, pour transmettre « son » territoire, tout en ayant du recul sur les enjeux liés au tourisme. Enfin, Les oiseaux de passage bénéficient de financements liés à la recherche, dans le cadre d’expérimentations sur les notions de patrimoine et de droit culturel par exemple, ou encore sur l’interface des plateformes numériques : « Comment on fait pour sortir des comparateurs ? Et qu’est-ce qu’on imagine comme interface alternative ? Finalement, comment mettre en lien ni par le prix, ni par le confort ? » Une partie de la réponse est à découvrir sur la plateforme Lesoiseauxdepassage.coop.
Fabien Ginisty
Illustration © Marion Pradier pour L’âdf







