Salomé Manzo, 22 ans, a fait une école de couture par conviction écologique : elle veut contribuer à changer radicalement l’industrie textile… voire à la faire disparaître ! Les vêtements qu’elle fabrique, en tissant et cousant des chutes de denim, habillent de jeunes rappeurs et rappeuses dont elle partage les valeurs.
« J’aimerais que ma marque n’ait pas lieu d’être. Mon idée, c’est de répondre à un problème. S’il n’y a plus ce problème, je ne vais pas chercher à justifier à tout prix mon activité ! Je ne veux pas repartir dans cette pensée-là. » Salomé Manzo n’a pas fait une école de commerce, mais une école de couture. Avec, en plus, une idée derrière la tête…
Nous l’avons croisée en septembre, à la Fête de l’Humanité. Elle accompagnait le jeune groupe de rap Mystic Poetik, dont les chanteuses portaient ses pantalons en chutes de denim. Des jeans larges, graphiques, qui mettent en valeur les franges des lisières de tissu et les assemblages de matières récupérées. À 22 ans, Salomé fête le premier anniversaire de sa marque de vêtements et accessoires, Aprè. Son atelier se trouve à Florac-Trois-Rivières, en Lozère, le village où elle a grandi et où est également basé Atelier Tuffery, une entreprise qui fabrique des jeans depuis 130 ans. Admise à l’école publique de couture Duperré, à Paris, elle a choisi d’effectuer plusieurs de ses stages à Florac, chez Tuffery. C’est là qu’elle récupère, aujourd’hui, les chutes qui lui permettent de créer ses vêtements.
« J’étais en confection, en première ligne pour voir les chutes de tissu, explique-t-elle. Lors de mon deuxième stage, j’ai travaillé sur une manière de les utiliser en interne. Mais les techniques que j’ai proposées ne sont pas industrialisables. Ils ont alors proposé de me donner les chutes pour que je les transforme de mon côté. »
« JE N’AI JAMAIS PRODUIT À PARTIR DE TISSU NEUF »
Salomé n’avait pas choisi son lieu de stage au hasard. « Les ateliers Tuffery utilisent des matières locales et naturelles, ils créent de l’emploi en France, ils ont une éthique et une transparence mais… ils créent du neuf. » La jeune femme voulait aller plus loin dans sa réflexion sur le textile, et a donc décidé de suivre son propre chemin. « Je ne me voyais pas travailler dans le monde de la mode actuelle. Je préférais prendre les décisions et être complètement en accord avec moi-même. Quand je suis sortie de l’école à 21 ans, je me suis dit que je voulais voir le bout, continuer ma recherche. Je n’ai jamais produit à partir de tissu neuf. De toute façon en Lozère, il n’y a pas de magasins de tissu ! Je récupère beaucoup. »
Engagée dans l’écologie dès le lycée, Salomé a tenu compte de ses convictions au moment de choisir son orientation. Mais elle n’a pas opté pour la facilité : l’industrie textile est l’une des plus polluantes au monde. « Je me suis dit : autant aller dans un milieu où il y a plein de trucs à faire. » Les dégâts sociaux et environnementaux causés par le secteur de la mode ont été abordés lors de sa formation. « Les profs nous ont beaucoup sensibilisés à l’impact du vêtement. Mais vu que je suis venue dans cette école par motivation écologique, j’étais plus extrême dans ma démarche que les autres, plus critique sur le green washing et les petites marques. Les autres privilégiaient la création : s’ils ne trouvaient pas un tissu à upcycler, ils prenaient du neuf. »
Dans son atelier, la jeune femme fabrique au rythme des commandes. Les pièces ne sont pas identiques : elles sont créés en fonction de la matière, selon deux gammes différentes. La première, un tissage de chutes étroites, « est très artisanale et chronophage ». Pantalons ou doudounes, les vêtements sont vendus plusieurs centaines d’euros. L’autre technique suit la coupe de chutes de plus grande taille, et permet de proposer des pantalons à 150 euros. Salomé a conscience que ce n’est pas à la portée de toutes les bourses. « Pour moi, le blocage, c’est que je fais de l’artisanat de luxe, avec un prix assez élevé. Ça ne va pas remplacer le prêt à porter ni la fast-fashion. Ce qui m’intéresse, c’est que j’utilise tout ça pour faire de la sensibilisation. »
« IL NE FAUDRAIT PLUS PRODUIRE DE VÊTEMENTS »
L’été dernier, une boutique éphémère, avec une exposition qui expliquait sa démarche, lui a permis de commercialiser sa production dans son village. Habiller des artistes avec qui elle partage des valeurs est un moyen de s’adresser à un autre public. « Mystic Poetic, c’est une rencontre artistique. Ils sont venus faire une mini-tournée dans les Cévennes, et j’ai commencé à les habiller car ça avait du sens. La mode, c’est un domaine qui touche énormément de gens. Autant des jeunes qui n’ont pas les moyens d’acheter une marque écoresponsable, que des personnes plus âgées dans mon village. Chez les jeunes, le fait de connaître les conséquences de la fast-fashion fera qu’ils se tourneront plus facilement vers du seconde main. Ils vont avoir des discussions avec leurs parents, les gens autour d’eux, et avec la génération d’après ! »
Salomé s’est donné deux ans pour trouver un modèle économique. Encore étudiante en théâtre, elle peut se payer un petit salaire et fais des prestations pour compléter. « Je ne sais pas encore si ça va fonctionner. Je n’ai pas de famille à nourrir ! Je prends le risque. Mais j’ai pu prendre des stagiaires que j’ai payés ! C’est encourageant. »
Un jour peut-être, l’Atelier Tuffery adoptera des techniques de patronage qui évitent les chutes. Il y aura alors d’autres usines vers lesquelles se tourner : la source n’est pas prête de se tarir. Et de toutes façons, « quand je pars dans l’extrême de la réflexion, il ne faudrait plus produire de vêtements, car il y en a déjà énormément ».
Lisa Giachino
Photo : DR







