À Gémozac, en Charente-Maritime, les Jardins de la Source accueillent et accompagnent des garçons de 15 à 18 ans, ballottés par la vie et au sein des organismes de l’Aide sociale à l’enfance. Dans ce hameau luxuriant, les jeunes participent à des chantiers, côtoient toutes sortes de personnes, et replantent leurs racines.
Écoutez cet article, lu par Benjamin Huet :
9 heures ce mardi d’automne. La météo alternant entre ondées abondantes et belles éclaircies, nous gratifie de multiples arcs-en- ciel. Me voici sur les vastes terrains des Jardins de la Source, à Gémozac, près de Saintes en Charente-Maritime. J’hésite un peu dans des allées qui circulent au milieu d’une luxuriante végétation, entre Cordouan et Mascaret, deux maisons basses typiques de la Saintonge. J’avance d’autant plus prudemment que Mayane et Nanouk m’ont sentie arriver, et que moi je sens bien, en les entendant se rapprocher, que les deux molosses n’ont pas de laisse. Heureusement, Claire est là pour m’accueillir et les toutous n’ont plus qu’à m’apprivoiser pendant que nous rejoignons une troisième maison plus grande, à un étage.
Après avoir traversé entrée, cuisine et salon avec cheminée, nous retrouvons une petite dizaine de personnes dans une grande pièce rectangulaire. Elles occupent le bout d’une tablée qui pourrait accueillir le double de convives. Je fais connaissance avec Claire et Bertrand, fondateurs du lieu, tous deux anciens cadres de structures sociales à Paris, Erwann et Maël (prénom d’emprunt), deux jeunes garçons actuellement accueillis dans la maison, Kévin et Marion, salariés, Léa, la fille de Bertrand, qui habite sur place et enfin trois « touristes solidaires » venus de la Manche : Benjamin, Noémie et Bérangère. La maison est loin d’être à son maximum de capacité d’accueil. Elle est même plutôt calme, dans l’attente du « renouvellement du groupe de garçons », qui doit arriver prochainement. Benjamin, Noémie et Bérangère ont tout le loisir de s’informer sur ce lieu dont ils souhaitent s’inspirer pour en créer un similaire, un jour. Sur leurs visages, l’admiration est constante et nourrit leurs espoirs de faire un pas de côté par rapport à certains systèmes éducatifs et de soin, mal adaptés à des jeunes en très grande difficulté. Car c’est là l’un des premiers paris des Jardins de la Source. Les garçons attendus en fin de semaine sont six jeunes, entre 15 et 18 ans, issus de dispositifs d’aide sociale à l’enfance (ASE) et qui viendront vivre un « séjour de rupture » de six mois, intitulé « L’arbre à soi ». Tout un programme proposé à ces adolescents souvent ballottés de structure en structure.
EN RYTHME ET EN SOUPLESSE
« Ici on décloisonne. On revient aux fondamentaux de la relation humaine », résume Claire. « Les jeunes nous disent que c’est la première fois qu’ils rencontrent des adultes qui sont cohérents entre ce qu’ils disent, et ce qu’ils font et sont. » Au terme d’une « période d’essai » de deux semaines, tant pour le jeune que pour les encadrant·es, les ados passent six mois loin de ce qui les entoure habituellement, dans un climat aussi bienveillant que réglementé. Ils sont accueillis avec attention, et avec un programme de journée rythmé, pour « vivre dans un cadre qui permet de se déployer ».
Chaque matin, c’est chantier dès 9h30. Selon les besoins : jardinage, bricolage, réparations, nettoyage… Vues les dimensions des bâtiments et les extérieurs, ce ne sont pas les missions qui manquent. Les après-midis sont dédiées à d’autres activités plus libres, jusqu’au « service de 18 heures », pour le dîner. Le coucher est à 22h30. « On peut dormir ou veiller encore, à condition de ne pas faire trop de bruit et d’être en forme pour le lendemain matin », précise un jeune ayant réalisé un film sur le quotidien des Jardins. Les jeunes sont logés dans la maison principale qui contient six chambres plus deux chambres d’invités, et celle de Claire et Bertrand. Dans l’une des deux anciennes bergeries, une salle de sport a été aménagée, avec table de ping-pong, panier de basket, appareil de musculation et sac de frappe, comme autant d’indispensables jeux et défouloirs. « Certains jeunes ressentent un tel manque affectif intérieur, qui aspire. On demande à ces enfants de 15-16 ans de faire des choix que l’on ne demande pas à d’autres dans des familles normales. Tout est accéléré pour eux. Parfois on accompagne des deuils, symboliques. L’un d’eux m’a dit un jour
“j’ai compris que mes parents ne changeront jamais.” Après, c’est leur cheminement, comme nous avons fait le nôtre », expliquent Claire et Bertrand. « On fait de la haute-couture, pas du prêt-à-porter », illustre Claire. Cela se traduit par un encadrement renforcé et par de la souplesse, pour revoir au besoin les dispositifs d’accompagnement. Deux binômes de professionnels sont présents dans la maison 24 heures sur 24, pour une durée de deux à trois jours. Éducateurs de journée, Kévin et Mathis s’occupent des chantiers et autres activités : sorties, excursions, stages de voile…
Les garçons, en sortant, ne sont pas systématiquement « casés » en CAP ou autre « rail », ce qui institutionnellement est considéré comme une sortie « réussie », mais grandis humainement, dans leurs relations et dans leur estime personnelle, tout en ayant traversé des montagnes.
L’expérience ayant montré certains « atterrissages périlleux », la Scop (voir encadré plus bas) a développé d’autres parcours d’accompagnement en cas de besoin, comme un « sas d’orientation » de trois mois, pour aller vers un parcours professionnel, ou encore des appartement en semi-autonomie à Saintes, pour des projets de formation ou d’emploi. C’est ainsi qu’Erwann va poursuivre son cheminement. Après un premier séjour quand il avait 15 ans, il a de nouveau connu l’errance, jusqu’à passer plusieurs nuits dans la rue. « Ça a été le déclic. » Il a rappelé l’équipe, qui l’a de nouveau accueilli, et ensemble, ils ont envisagé des solutions. Il fête aujourd’hui ses 19 ans, et pour continuer à être financé dans le cadre de l’ASE malgré sa majorité, il s’apprête à signer un contrat jeune majeur. Et à travailler sur ses traumatismes. Ce qui lui plaît ici ? « Ils t’aident à avoir un rythme comme dans la société. À te lever tôt le matin, comme une vie normale. Et ils ont le temps pour toi. Il y a des règles, mais tu les respectes. Avec les autres on était soudés, on se tirait vers le haut. » Il se souvient de son séjour quand il avait 15 ans : « En 6 mois, j’ai énormément changé et ma famille l’a vu. Ici j’ai été accueilli et aimé comme j’étais. Tu vois qu’ils font ce métier avec le cœur. »
LA PRÉVENTION, C’EST PAS DU LUXE
Ce qui vaut à ce programme le nom de « L’arbre à soi », c’est notamment la plantation d’un arbre à l’issue du séjour, lors de la « fête de l’envol ». Avec toute la symbolique de l’arbre, ancré et solide, dans laquelle les jeunes peuvent se projeter pour poursuivre leur chemin. Les proches sont invités, « ceux avec qui l’enfant est en capacité de construire quelque chose. » Le but est qu’il ait autour de lui des gens qui l’ont vu autrement, avant de retrouver le milieu d’où il vient. « La fête de l’envol, c’est la célébration sociale de la nouvelle identité que le jeune s’est construite », au sein d’une « famille de cœur ». Il repart avec « un carnet de mots d’amour », et l’assurance qu’il pourra revenir se ressourcer aux Jardins. De la haute-couture, donc, un peu plus onéreuse que dans certaines structures habituelles – 310 euros par jour – , mais « si on laisse les situations pourrir, cela peut coûter beaucoup plus cher, avec des placements en psychiatrie ou en centres pénitentiaires pour mineurs, estime Claire. L’absence de prévention a un coût. » « C’est comme de marcher dans une toile d’araignée tellement il y a de facteurs qui retiennent les jeunes pour changer. La seule manière de les aider est de les extraire de cette toile. Ça donne la chance de voir autre chose, de construire une microsociété avec les valeurs que l’on aimerait voir dans la grande », poursuit-elle pour parler du lieu, et de la philosophie des relations humaines qui se tissent.
« UN LIEU QUI ACCROCHE LES GENS »
Car si les séjours de rupture bénéficient autant aux jeunes, c’est aussi grâce à la multitude d’autres projets, qui permettent des rencontres en tous genres. « Dès leur arrivée, on voit qu’ils changent, témoigne Claire. Ça les désarme. » Ça ? C’est tout un ensemble de paramètres : d’abord un cadre plutôt idyllique. Une maison confortable et spacieuse sur 2,5 hectares de terrain à la végétation luxuriante, comme espace de loisirs et de ressourcement. Puis, de la mixité sociale bénéfique à tout un chacun. Le lieu accueille des séjours éducatifs familiaux, des touristes solidaires qui s’engagent à contribuer au lieu et à participer financièrement venus d’un peu partout et des habitants installés pour du long terme dans les deux maisons voisines de la grande où sont logés les jeunes. Dans Mascaret, Delphine et Samuel vivent avec leurs deux enfants. Delphine est déjà active sur l’animation d’ateliers découverte dans le bois qui jouxte le grand jardin. Dans la maison appelée Cordouan, Léa vient de s’installer en colocation avec Marion, éducatrice et salariée permanente de la Scop. Kévin, lui aussi salarié en journée, a installé sa tiny house, qu’il occupe avec sa compagne et leur bébé. Enfin, les animaux participent aussi à ouvrir l’esprit et à prendre confiance : Babe, une petite truie, Fluffy, la brebis, et plusieurs poules, sont les premiers résidents de la micro-ferme pédagogique en construction. Sans oublier les « samedis solidaires », journées participatives où sont invités les voisins du lieu pour une journée de divers chantiers avec les jeunes. Ou encore les projets avec des écoles ou des Ehpad, comme les « gérontolympiades », qui ont donné lieu à « des scènes mémorables ». Des amitiés et des parrainages se créent ainsi. « C’est un lieu qui accroche les gens », constate Claire. Certains reviennent volontiers donner un coup de main, revoir les garçons, prendre des nouvelles, entretenir les liens de coeur.
ÉCOVILLAGE EN VUE
Ce sont « les hasards de l’immobilier » qui ont permis à Claire et Bertrand de trouver ce grand terrain en Saintonge, avec des bâtiments habitables. Aujourd’hui au maximum de leur capacité d’accueil, les projets sont à l’aménagement de nouveaux espaces d’hébergement. Trouver des salariés demande aussi du tact. « En pratique, qui a envie de venir s’enterrer à Gémozac et de vivre avec des ados en difficulté ? », résume Claire pour faire part des premières difficultés rencontrées pour embaucher des adultes « qui tiennent la route ». « Il faut tout un village pour accompagner un enfant. On avait le village, les enfants, il nous manquait les villageois. » C’est finalement par une annonce sur les réseaux sociaux qu’ils ont trouvé des personnes prêtes à s’engager professionnellement et personnellement sur le lieu, comme Kévin, 32 ans, arrivé il y a deux ans et aujourd’hui associé de la Scop. Pour lui, les Jardins, c’est un lieu de vie et de travail, qui rejoint ses envies d’éco-village, avec une dimension sociale et personnelle motivantes difficile à décrire : « Il faut faire et vivre pour sentir. On offre quelque chose et on s’offre aussi à nous. On est obligé de travailler sur nous. »
Marion est arrivée en tant que touriste solidaire. C’est le premier lieu qu’elle a visité et elle y est restée. Professionnellement, elle vient « de l’exclusion, du Samu social, des centres d’hébergements d’urgence ». Pour elle, le travail social est un engagement politique, et elle a trouvé ici une mise en action concrète de valeurs communes. Ayant travaillé à des plaidoyers, elle expérimente ici « une autre forme de militantisme pour contrer les institutions dans une alternative ». Elle vient de renouveler son CDD de 6 mois. Toute cette démarche lui redonne de l’espoir. « On a une liberté d’action assez folle. Si un gamin « pète », on est libre d’annuler le chantier pour aller à la Rochelle. Pas besoin de faire un projet, avec un budget etc. On revient au cœur des relations humaines, avec de la spontanéité. Et on garde toujours une cohérence dans l’équipe en face des garçons. » Alors même si « le rythme de travail est difficile », elle ne voit pas où elle pourrait bosser après ça.
Lucie Aubin
En savoir plus : lesjardinsdelasource.fr
Une Scop, un conseil des sages, une association
Initialement, Claire et Bertrand ont monté une association fin 2016, pour démarrer au plus vite les séjours. En 2018, elle est devenue la Scop Auberge de la Source, dont les salariés peuvent être associés s’ils le souhaitent. La même année, le lieu a été agréé « Lieu de vie et d’accueil » par le Département. Les deux fondateurs se sont également entourés d’un « conseil des sages » : une équipe constituée aujourd’hui d’une douzaine de personnes, qui apportent leur regard extérieur avec leurs compétences propres. Il s’agit de prendre du recul face à certaines décisions, tout en gardant le cap du projet initial. « On voit le diable derrière chaque porte, puis on décide si on y va ou pas », résume Claire.
L’association des Amis de la Source gère par ailleurs une caisse de solidarité permettant de financer le transport et l’hébergement de personnes qui souhaiteraient « venir se ressourcer » mais qui n’auraient pas le budget pour cela. Aujourd’hui, la Scop est en plein dispositif local d’accompagnement (comme L’âge de faire, voir l’édito), pour réfléchir à sa gouvernance. Claire et Bertrand souhaitent petit à petit gommer les liens hiérarchiques qui se sont installés, « travailler sur des outils à proposer à une équipe plus large et passer d’un modèle où [ils] sont les patrons, à un collectif qui porte la structure », résume Claire. En attendant, l’équipe cherche la polyvalence « pour que les quatre permanents soient en capacité de maîtriser des démarches du quotidien », précise Bertrand.







