L’économiste François Briens a cherché les conditions qui nous permettraient d’atterrir. Qu’est-ce que cela implique, concrètement ? Éléments de réponse.
L’âge de faire : Réchauffement climatique, épuisement des ressources naturelles, chute de la biodiversité… Notre mode de vie n’est pas tenable. Par exemple, il faudrait diviser par presque 5 notre empreinte carbone d’ici 20 ans. Il nous faut donc décroître, mais qu’est-ce que cela signifie, exactement ?
François Briens : Il y a une infinité de trajectoires envisageables pour faire revenir nos sociétés dans les limites planétaires. Mais quelles que soient ces trajectoires, elles nécessitent une diminution des flux de matière et d’énergie – surtout fossile. Or ces flux découlent en grande partie de nos activités économiques. Le découplage entre ces activités et leur impact environnemental à des niveaux et à un rythme suffisants n’étant pas réaliste, il faut donc en réduire le volume, en particulier pour les plus impactantes. Cela signifie une réduction plus ou moins forte des consommations, des productions associées, et par conséquent, au niveau macrosocial, du temps de travail. Par exemple, dans certains scénarios de décroissance modélisés pour la France, le temps de travail nécessaire diminue de 30 % et le PIB est divisé par deux en un demi-siècle. Cela donne une idée de l’ampleur des transformations à opérer. Des flux économiques moindres signifient aussi une base fiscale plus petite pour financer les services publics : faudra-t-il alors augmenter les taux de prélèvements, modifier les prestations, repenser l’organisation de ces services ? Autant de sujets sur lesquels les citoyens devront délibérer.
Diviser par deux le PIB, c’est énorme. Comment feraient ceux qui n’arrivent pas à joindre les deux bouts, dès aujourd’hui ?
Cette question souligne d’abord l’incapacité du PIB à refléter les choses qui importent : il ne dit rien des inégalités, ni de la capacité à répondre aux besoins fondamentaux de tout le monde. La question du partage du gâteau est une évidence éthique qui n’est pas propre à la décroissance, mais elle devient d’autant plus critique quand la taille du gâteau diminue : les premiers concernés par une « frugalisation » des modes de vie sont les plus riches, dont le volume des consommations et l’impact environnemental sont actuellement disproportionnés*. La réduction des inégalités pourrait par ailleurs impliquer non seulement un partage du temps de travail et une convergence des niveaux de rémunération, mais aussi un certain découplage entre travail, productivité et revenus individuels, comme le proposent par exemple les promoteurs du « salaire à la qualification professionnelle » (salaire à vie, Ndlr) ou de la dotation inconditionnelle d’autonomie.
Il faut aussi changer la recette du gâteau pour le rendre plus sain et plus qualitatif. Cela implique de repenser l’organisation sociale selon des principes de sobriété, pour réduire les consommations contraintes, et d’orienter l’économie vers la satisfaction des besoins essentiels et l’amélioration de la qualité de vie. Par exemple, la proposition de la sécurité sociale de l’alimentation va dans ce sens.
Et comment vivrions-nous ?
Il y a une infinité de possibles, du mode de vie de l’individu aux formes d’organisations sociales. On peut imaginer différents degrés d’industrialisation par exemple – mais rien qui ne nécessite de verser dans le cliché du « retour à la bougie ». Certains parmi nous ont d’ores et déjà une empreinte environnementale presque soutenable parce qu’ils vivent sobrement, consomment peu, n’ont pas de voiture, ne prennent pas l’avion, ne mangent pas beaucoup de viande, chauffent peu leur logement qui est peut-être petit et bien isolé, etc. Alimentation, transport et logement constituent en effet les postes les plus impactants. On voit que le rapport à la viande évolue rapidement, que des plans volontaristes de redéploiement du ferroviaire et d’accélération de l’isolation des bâtiments existent sur le papier… La mobilité extra urbaine sera peut-être un défi plus complexe, tant la voiture a façonné les territoires – il faudra donc aussi repenser notre organisation spatiale.
Mais tout ceci est possible, sans pour autant que la grande majorité de la population ne le vive comme une privation. Ne préférons-nous pas aller au travail à vélo ou à pied, plutôt qu’en voiture, quand nous en avons la possibilité ? Vivre dans des logements bien isolés ? Manger peu de viande, certes, mais de la bonne ? Travailler à des activités socialement utiles et porteuses de sens, et avoir davantage de temps libre ?
Les scénarios que vous avez modélisés font cependant l’hypothèse de changements sociaux majeurs, à commencer par la réduction du temps de travail de 25 à 30 % dans l’un d’entre eux.
On pourrait l’imaginer hebdomadaire, mais aussi annuelle ou pluriannuelle, sous la forme d’années sabbatiques. La réduction de l’astreinte au travail est en soi un objectif social émancipateur, c’était l’une des promesses qui sous-tendait le dévelopement technique. Or plutôt que de se demander comment libérer davantage de temps du travail, notre société actuelle se demande comment absorber par davantage de travail le temps rendu disponible par les gains de productivité. Dans un scénario de décroissance, le fait de travailler moins laisserait également du temps pour développer une économie domestique de réciprocité, d’auto-production, de réparation, de systèmes de mutualisation d’objets qui iraient de pair avec une baisse de la consommation des produits neufs. D’autres changements à anticiper et débattre concernent la relocalisation des productions de biens jugés essentiels ou de consommation courante, ou encore la réorganisation des services publics. Comment, par exemple, rendre notre système de santé plus sobre ? Par ailleurs, quelles dépenses publiques consentirions-nous à réduire ? Les questions restent nombreuses et leurs réponses, espérons-le, viendront de l’expérimentation démocratique. Car la décroissance, comme la croissance d’ailleurs, restent des choix politiques. Mais là où l’un mène dans l’impasse et nous aliène, l’autre apparaît plus que jamais raisonnable et porteur de mieux-vivre. C’est bien là le point fondamental de la décroissance : loin d’être un pis-aller, c’est avant tout d’un projet émancipateur et désirable, qui se trouve, accessoirement, être le plus compatible avec le maintien des conditions d’habitabilité de la planète.
Propos recueillis par Fabien Ginisty
* Les études estiment qu’aujourd’hui en France, un individu qui fait partie des 10 % les plus riches pollue au moins deux fois plus qu’un individu faisant partie des 10 % les plus pauvres.







