Creuser jusqu’à 5 km de profondeur, envoyer de l’eau à haute pression pour fissurer la roche et exploiter la chaleur du sous-sol : c’est le principe de la géothermie pétrothermale profonde. Reportage près d’un chantier expérimental, en Suisse.
Patrick (1) traverse le pré. Il porte une cruche en plastique remplie de lait frais. « C’est le paysan qui l’offre », dit-il aux personnes qui se réveillent autour d’un café. Le début de la nuit a été animé : quelques uns des activistes qui ont installé le camp hier soir, ont pris un malin plaisir à narguer la surveillance de Geo-Energie Suisse. Face à eux, un mur masque le chantier de forage, dont émerge la tour métallique. Devant le mur, un gardien, seul sur sa chaise. Des capteurs déclenchent une alerte à chaque fois que quelqu’un s’approche à moins d’un mètre. Hurlements de loups et course nocturne, match de foot près du mur, petits feux d’artifice : les jeunes opposant·es à la géothermie profonde n’ont pas manqué d’imagination pour inaugurer les huit jours de Camping sur fracking à Glovelier, sur la commune de Haute-Sorne, dans le Jura suisse.
Auparavant, ils et elles avaient aidé à installer la roulotte-cuisine et le tipi, cuisiné… Des enfants jouaient, du maïs grillait, ça parlait allemand, turc, français. « J’aime bien le tipi, je trouve ça symbolique : les gens du Jura, on est souvent considérés comme des Indiens », lâche un sexagénaire mélancolique, avant de distribuer des « bravos » à tout le monde. Il a entendu parler de la mobilisation dans le journal local.
On est dimanche 9 août. La programmation commencera lundi : discussions sur l’approvisionnement en eau, karaoké, contes… et lancement d’un financement participatif pour soutenir les personnes condamnées suite aux manifestations précédentes. « J’ai écopé d’un sursis pour violation de la propriété privée, explique Patrick. On avait juste manifesté dans un champ vide… Je ne peux pas m’afficher, mais j’aide à l’installation. Le but est de montrer qu’il y a toujours une mobilisation citoyenne. »
Amendes et sursis
L’agriculteur qui met son champ à disposition fournit aussi l’eau et l’électricité. Patrick s’est occupé des branchements. Comme lui, de nombreux opposants locaux, qui militent depuis dix ans contre les essais de géothermie profonde, ont été refroidis par les amendes et condamnations. L’association Citoyens responsables Jura, qui mène la lutte administrative, est à sec financièrement (2). Et cette troisième édition de Camping sur fracking a un petit goût amer : le forage, démarré au mois de mai, a déjà presque atteint son premier objectif, qui est de percer la roche jusqu’à 5 km de profondeur. La présence de jeunes militants, venus d’autres régions de Suisse, est pour eux réconfortante.
Le « Jura libre » trahi ?
Dans les villages alentour, des drapeaux sont accrochés sur les façades. Le classique emblème du Jura libre, écusson rouge et blanc, est complété du slogan « Sans fracking ». Des panneaux « à vendre » brisés symbolisent les fissures auxquelles sont désormais exposés les bâtiments.
Parmi celles et ceux qui ont lutté pour le Jura libre, beaucoup se sentent aujourd’hui trahis par les institutions cantonales. L’association Citoyens responsables Jura s’étonne ainsi que le canton ait accordé un permis de construire à Geo-Energie Suisse, sur une zone inondable qui fait partie d’un secteur de protection des eaux. Elle relève aussi que l’Office de l’environnement, qui avait estimé dans un rapport que le site nécessitait une surveillance en raison de l’importante pollution générée par une usine de traverses de chemin de fer, l’a finalement classé comme ne nécessitant « ni surveillance, ni assainissement ». La population aurait de toutes façons dû être consultée avant d’implanter un tel chantier, estime l’association qui a détaillé, dans un rapport rédigé en 2023, les multiples raisons de s’y opposer.
Pour commencer, il faut différencier la géothermie hydrothermale, connue du grand public, de la géothermie pétrothermale, expérimentée ici. L’Islande, qui utilise l’eau circulant naturellement dans son sol, fait de la géothermie hydrothermale, facilitée par la forte chaleur du sous-sol présente à de faibles profondeurs (quelques centaines de mètres, jusqu’à 2 km).
La géothermie pétrothermale, elle, fait circuler de l’eau dans un milieu sec. Deux forages verticaux sont creusés – l’un pour envoyer de l’eau vers les profondeurs, l’autre pour la remonter. Tous deux sont tubés, puis du ciment est injecté jusqu’à ce qu’il remonte le long des parois extérieures du tube. Ce système est censé assurer l’étanchéité de l’installation.
Séismes à répétition
Une fois ces couloirs verticaux créés, il faut permettre à l’eau injectée d’emprunter un chemin horizontal, à travers la roche chaude, pour aller de la sortie du premier tube, à l’entrée du second. C’est là qu’intervient la fracturation hydraulique, ou fracking – les promoteurs du projet parlent de « stimulation ». La technique est la même que celle utilisée pour exploiter les gaz de schiste : de l’eau est envoyée à très forte pression afin de fissurer la roche, créant de petits séismes plus ou moins maîtrisés. Des produits sont ajoutés, notamment pour empêcher les ouvertures de se refermer.
À Bâle, un projet de Geo-Energie Suisse a été stoppé en 2006 suite à un tremblement de terre de magnitude 3,4. Neuf ans plus tard, le forage a été réouvert pour en réduire la pression, qui augmentait régulièrement. À Strasbourg, les essais de l’entreprise Fonroche ont eux aussi été suspendus après avoir provoqué de petits séismes en 2019 et 2020. En Corée, en 2017, un séisme de 5,5 sur l’échelle de Richter s’est produit suite à des injections à haute pression auxquelles Geo-Energie Suisse avait apporté son appui technique.
L’entreprise affirme que dans le Jura, un nouveau procédé évitera ces inconvénients : plutôt que de fracturer brutalement la roche, de petites fissures seront provoquées à intervalles réguliers. Tout cela est cependant très expérimental, d’autant qu’il faut ici descendre à 5 km de profondeur pour obtenir une chaleur suffisante.
Les eaux souterraines menacées
« Au final, c’est le projet lui-même qui fournira des informations fiables sur la réponse sismique du sous-sol », écrivait la boite en 2014, admettant qu’il était « envisageable de rencontrer dans le sous-sol une faille supercritique non identifiée à faible distance du réservoir. Dans ce cas, une faible modification des conditions du sous-sol pourrait causer des dommages à la surface ». Le risque est d’autant plus probable que les sites sélectionnés sont des zones de failles, plus propices à la circulation des eaux chaudes.
Citoyens responsables Jura s’inquiète par ailleurs pour la qualité des eaux souterraines. La dégradation du tubage et du ciment, ainsi que la pression exercée, font peser des risques sur l’étanchéité. Quid des produits injectés ? La création de voies de circulation entre les nappes aquifères pourrait aussi engendrer d’importantes pollutions.
Enfin, c’est tout le modèle énergétique du projet qui interroge. Le but annoncé est de produire de l’électricité avec un rendement de 14 %. Trente-deux puissants ventilateurs refroidiront l’installation, dont la durée de vie sera de 25 ans maximum. Ensuite, le sous-sol aura refroidi et il faudra creuser ailleurs.
L’association questionne les véritables objectifs de l’entreprise et de la Confédération suisse, qui finance le chantier. Dans sa Stratégie sous-sol suisse, celle-ci évoque le « stockage intermédiaire saisonnier d’énergie », pour faire face à « la pénurie d’électricité en hiver », et « le stockage de gaz à effet de serre dans le sous-sol pour atteindre [ses] objectifs climatiques ». Citoyens responsables Jura craint que « la Confédération tente de prendre le contrôle du sous-sol alors que c’est une compétence cantonale ».
Lisa Giachino
1 Prénom d’emprunt.
2 Appel à dons et rapport : crjsuisse.ch
Citoyens responsables Jura, Rue des Primevères 27, 2854 Bassecourt, Suisse.








