L’habitat réversible évite l’artificialisation des sols tout en permettant au plus grand nombre d’accéder à un chez- soi. Que du bonheur. Pourtant, il peine à se faire une place dans la loi française.
Imaginons un carré de béton de 15 km de côté. C’est le rythme annuel de l’artificialisation des sols en France1. 24 000 hectares. Au bout de 10 ans, cela fait un carré d’environ 50 km de côté. « La majorité de ces surfaces sont consommées par l’habitation, souvent sous la forme de logements individuels, construits en périphérie des villes ou dans les campagnes », précise l’administration. Pour ralentir le phénomène, la loi de 2021 vise « zéro artificialisation nette des sols » en 2050. Beaucoup d’élus s’élèvent contre cette entrave à leur liberté de bétonner. D’autres réfléchissent différemment.
C’est le cas de Thierry Lohr, à Plessé, une commune rurale de Loire-Atlantique. Depuis son élection en 2020, il fait des pieds et des mains pour promouvoir l’habitat réversible : pas besoin de bétonner pour habiter. En tant qu’adjoint à l’urbanisme, il a animé un projet de hameau léger, qui comptera à terme 12 logements réversibles (voir page suivante). Un parc de logements sociaux, sous la forme de cinq tiny-houses (mini-maisons sur remorques), a également vu le jour. Dans les zones déjà construites, il prône « la densification douce avec de l’habitat léger en fond de jardin ». Une vingtaine de projets ont été portés par des particuliers. Thierry Lohr prend également fait et cause pour les agriculteurs qui s’installent en habitat léger sur leurs terres, dans la zone grise du droit de l’urbanisme (voir p.10 du journal). « L’habitat réversible devrait être un outil classique de la mallette des urbanistes », plaide-t-il.
Aujourd’hui, c’est loin d’être le cas. Certes, la loi Alur de 2014 a reconnu l’existence des « résidences démontables constituant l’habitat permanent de leurs utilisateurs » alors qu’avant, les paillourtes et autres kerterres ne pouvaient être considérés que comme des habitations de loisirs. La reconnaissance juridique existe, donc. Pour autant, rien, dans le code de l’urbanisme, n’incite élus ou résidents à se tourner vers l’habitat réversible, pourtant plus écolo. Illustration : « Une yourte, il faut un jour pour la monter, un jour pour la démonter, indique Guillaume de Salvert, coordinateur de la Fédération de l’habitat réversible. Pourtant, si tu veux installer une yourte (de plus de 20 m², Ndlr) sur ton terrain (constructible, Ndlr), il te faudra un permis de construire et toutes les formalités qui vont avec. »
Le prix des logements a explosé
Si l’habitat réversible ne bénéficie d’aucun traitement de faveur vis-à-vis de l’habitat « irréversible », il se porte pourtant bien : les associations qui le promeuvent sont en place, on compterait une bonne cinquantaine de fabricants de yourtes, tiny-houses et autres dômes géodésiques qui ne chôment pas… Tout cela concerne donc de plus en plus d’habitants ? « C’est très difficile à évaluer, car beaucoup préfèrent vivre cachés… », indique Guillaume de Salvert. Une chose est sûre, le prix à payer pour avoir un chez-soi a explosé.
Entre les années 2000 et 2010, l’indice du prix des logements rapporté au revenu par ménage a doublé2 : leur taux d’effort a été multiplié par deux. Les locataires sont logiquement des populations de plus en plus pauvres, obligées de vivre dans des passoires thermiques ou au contraire des « caissons à lapins » isothermes de 20 m2, avec vue sur un mur. Combien désertent et vont vivre illégalement dans des zones interdites à la construction, loin de la spéculation immobilière ? Combien de saisonniers, de gens du voyage qui ne savent pas où poser leur habitat sur pneus ? Combien d’agriculteurs obligés de vivre en caravane illégalement, car ils ont mis toutes leurs économies dans leur outil de travail ?
Accompagner, et non réprimer
Au ministère de l’Intérieur, on agite le chiffon de la « cabanisation » en cas d’assouplissement de la réglementation. Paul Lacoste, de l’association Halem3, rappelle que l’accès à un logement est un droit, et que « le maître-mot pour lutter contre les bidonvilles, c’est l’accompagnement », pas la répression. Pour Halem, les services de l’état minorent volontairement les besoins en logement à satisfaire. « Autoriser concrètement l’habitat réversible dans des zones agricoles et naturelles banales devient une urgence », souligne Paul Lacoste. Sur le terrain, les choses sont souvent plus nuancées qu’au ministère de l’Intérieur. Beaucoup d’habitants légers ont un accord oral du maire et vivent en bons termes avec leurs voisins. La Fédération de l’habitat réversible propose une charte-type utilisable par les élus pour faciliter les bonnes relations entre villageois, habitants légers, propriétaires et élus (lire p.10 du journal). « On voit toujours l’empreinte humaine sous le prisme de la dégradation de la nature. Est-ce qu’on ne peut pas renverser ce prisme et se demander comment on peut “aggrader”, améliorer un milieu ? »
Jonathan Attias vit en autonomie sur une terre agricole. Il est hors de question pour lui d’utiliser des pesticides. Dans la mare de phyto-épuration de ses eaux grises, il y a des grenouilles. Rêveur, Jonathan ? Sans doute. Mais penser la présence humaine en terme d’artificialisation, n’est-ce pas reconnaître que nos conditions d’habiter légalement sont destructrices ? Qu’il y a un problème ? Ne faut-il pas chambouler les règles si nous ne voulons pas finir dans des caissons, toujours plus séparés du reste de la nature ? Pendant ce temps, le carré de béton s’étend.
Fabien Ginisty
1 – Rythme annuel moyen entre 2011 et 2021, d’après l’administration.
2 – Travaux de Jean Friggit, ingénieur général à l’Inspection générale de l’environnement et du développement durable, à retrouver sur igedd.developpement-durable.gouv.fr









