Isaac Pangoup fait partie des salariés de la Maison du migrant, à Gao, au Nord du Mali. En février, invité par l’ONG CCFD-Terre solidaire, il était à Marseille et aux frontières franco-italiennes, où il a rencontré des associations locales. La réalité de ce qui se vit à Menton et Briançon n’est, selon lui, qu’un triste écho de ce qu’il constate, tous les jours, depuis le Mali.
« Notre objectif est de créer “une toile mondiale ” où, d’un bout à l’autre du parcours migratoire, un suivi des personnes en mobilité serait effectué en inscrivant leur origine et leur identité dans un registre partagé, au-delà des frontières », explique Isaac Pangoup, responsable administratif et financier de la Maison du migrant au Mali, et partenaire de l’ONG française CCFD Terre-Solidaire. En février, ce dernier a sillonné la région Paca à la rencontre de celles et ceux qui s’engagent aux côtés des personnes en mobilité. Il souhaitait trouver dans ces échanges des moyens d’agir auprès des personnes psychologiquement traumatisées, mais également auprès des femmes et des mineur·es, de plus en plus nombreux·ses à prendre la route. De Menton (06) à Montgenèvre (05), il a rencontré des associations qui tentent avant tout de faire respecter les droits fondamentaux des personnes exilées aux frontières. C’est le cas du projet de Coordination des actions aux frontières intérieures (Cafi) (1), qui œuvre depuis 2017 dans ce sens.
Le droit à la frontière :
omniprésent et grand absent
Depuis 2015, et les attentats de Paris, la France a rétabli des contrôles systématiques à ses frontières intérieures et les maintient constamment verrouillées depuis. Pourtant, en vertu du principe de libre circulation dans l’espace Schengen, un État membre ne peut rétablir les contrôles à ses frontières intérieures plus de 6 mois, sauf apparition d’une nouvelle menace grave pour l’ordre public ou la sécurité intérieure, distincte de la précédente. Au mépris du droit de l’Union européenne (UE), et depuis plus de dix ans, le gouvernement français impose donc un contrôle systématique et permanent des mouvements de personnes étrangères à ses frontières, notamment terrestres. Sur place, à la frontière franco-italienne, cela se traduit de plusieurs manières : un contrôle permanent des bus et des camions en provenance d’Italie au premier péage français, la gare Menton-Garavan transformée en poste de police où chaque train en direction de Nice est soumis à une dizaine de minutes de fouille complète, des véhicules banalisés circulant dans Menton et des drones survolant les reliefs accessibles qu’à pied pour repérer celles et ceux qui osent s’aventurer sur le sentier escarpé appelé « Le pas de la mort ». « Il ne se passe pas une journée sans qu’il y ait 10 à 15 arrestations. Certains jours, ce sont jusqu’à 100 personnes qui sont arrêtées », relate Agnès Lerolle qui travaille pour le projet inter-associatif de Coordination des actions aux frontières intérieures (Cafi). Les personnes interpellées sont majoritairement conduites au service de la police aux frontières terrestres (SPAFT) de Menton, situé à une centaine de mètres du poste-frontière avec l’Italie.
Dans la matinée, Isaline Roverato, qui travaille pour l’association l’Anafé, nous explique que la veille, une dizaine de personnes ont été arrêtées et emmenées dans les constructions modulaires installées au poste de police français. Toutes n’ont pas bénéficié du même traitement, certaines ont eu le droit à un traducteur, d’autre non. Une femme a été envoyée à l’hôpital dans la nuit et a ensuite été renvoyée en Italie, à pied. En revanche, toutes les personnes interpellées cette nuit-là se sont vu prendre leur téléphone durant 5 à 10 minutes sans leur autorisation et sans savoir ce que les policiers en ont fait. « Il s’agirait d’une nouvelle technologie qui permettrait d’extraire sur un ordinateur toutes les données du téléphone en très peu de temps », relate Isaline. Lors de sa dernière visite du poste de police à Menton en février 2025, le Contrôleur général des lieux de privation de liberté, une autorité administrative indépendante française, a publié un rapport (2) alarmant sur la situation sanitaire des Algeco installés aux postes frontières ainsi que sur les pratiques manquantes des agents de police. Elle dénonce : « Comme constaté en 2018, les locaux de privation de liberté sont dépourvus de tout confort et ne garantissent pas la dignité des personnes. […] Les droits des personnes faisant l’objet d’une vérification d’identité ne sont quant à eux pas affichés. Aucune information relative au droit d’asile n’est délivrée aux personnes privées de liberté. C’est à elles d’être proactives en se déclarant “demandeur d’asile“ ».
La frontière franco-italienne, dans sa double composante maralpine et haute-alpine, est un espace où le droit apparaît à la fois omniprésent et grand absent. « De nombreuses normes s’appliquent sur la question du franchissement de la frontière et de son contrôle, répondant à la fois au droit européen, au droit italien et au droit français, ainsi qu’à différentes branches du droit. Parallèlement, en territoire frontalier, les droits fondamentaux des personnes exilées sont régulièrement bafoués par les autorités, conduisant plusieurs organisations à qualifier la frontière comme une “ zone de non-droit (3)”», éclaire Annalisa Lendaro, chargée de recherches en sociologie politique au CNRS.
« Toutes les portes étaient fermées »
C’est justement parce que la question de la frontière rend difficile l’accès à la justice pour les personnes exilées que le projet Cafi se concentre sur leurs droits aux postes de police. « Nous informons les personnes qu’elles ont le droit d’appeler un proche, le procureur, un avocat ou de demander l’asile », précise Agnès. « Dans l’imaginaire des personnes en mobilité, le continent européen est synonyme de protections des droits de l’Homme mais finalement, elles revivent ici les mêmes traumatismes qu’elles ont connu durant leur parcours migratoire », continue-t-elle. Éconduites en Italie, les personnes en mobilité peuvent se retourner vers la Caritas Intemelia à Vintimille, une organisation caritative œuvrant en faveur des migrants. Sur place, une vingtaine de salariés s’impliquent dans l’écoute des personnes en difficulté, leur proposent un hébergement et de quoi manger. « Au Mali, nous observons le même refoulement depuis les frontières algériennes », constate Isaac Pangoup, après avoir passé la matinée à Menton. Car l’Europe, dans une volonté de lutter contre l’immigration irrégulière en provenance d’Afrique subsaharienne, incite les États du Maghreb, et depuis peu ceux du Sahel, à contrôler drastiquement leurs frontières, voire à les fermer. Ceci afin d’endiguer les circulations migratoires en provenance du Sud, sans se soucier ni des intérêts propres de ces États ni de l’existence d’espaces africains de libre circulation.
L’externalisation de la politique migratoire de l’Union européenne rend ainsi la circulation des migrants subsahariens en Afrique du Nord et de l’Ouest de plus en plus difficile, risquée et onéreuse. Pourtant, ce type de parcours est souvent la seule option qui reste envisageable lorsque toutes les voies juridiques ont été tentées. En témoigne Kawar Mustafa, ancien gestionnaire de camp pétrolier : « Je ne suis pas venu au Royaume-Uni par imprudence, ni pour chercher une vie plus facile. Je suis venu parce que toutes les voies légales m’étaient fermées et que je faisais face à un danger réel dans mon pays d’origine. J’avais un emploi stable comme gestionnaire de camp pétrolier, des responsabilités et une vie que j’avais construite avec effort. Mais je n’avais pas le choix : une personne puissante nous visait, ma famille et moi. Rester là-bas signifiait des blessures graves, voire la mort. J’ai essayé pendant des années de partir légalement. J’ai demandé protection, j’ai présenté des preuves de menaces, j’ai sollicité plusieurs pays, mais toutes les portes étaient fermées. » (4)
Comme lui, mais pour des raisons différentes allant du manque d’opportunités dans les communautés de départ aux risques climatiques sur place, les personnes prennent la route en s’exposant aux potentielles confrontations avec des groupes armés et au no man’s land qu’est le Sahara, avec ce qu’il comporte d’aléas météorologiques. Face à ces dangers, il arrive régulièrement que les personnes en mobilité changent de pistes pour éviter les hommes en armes, et des convois entiers se perdent. « À la Maison du migrant, certains reviennent pour témoigner des pertes humaines sur le chemin », raconte Isaac.
Les visas sont les premiers outils des politiques migratoires : c’est parce qu’ils sont refusés que les personnes empruntent des routes dangereuses. « Dans le pays de départ, on te refuse le visa alors que tu as fait toutes les démarches et que tu as payé ! », s’exclame Isaac. Les motifs de refus, lorsqu’ils sont communiqués, sont divers : informations incomplètes ou non-fiables, demandeur·se faisant objet de mesure lui interdisant le retour ou l’accès au territoire du pays d’accueil, ou encore présentant un risque de menace pour l’ordre public, la sécurité publique ou la santé publique du pays d’accueil. Selon l’étude (5) de la chercheuse Katherine Pye, de la London school of economics and Political Science (LES), les visas ont rapporté 137 millions d’euros en 2023 aux ministères des Affaires étrangères européens. Sur cette somme, 42 % sont le fait de demandes en provenance d’Afrique. Elle ajoute que le prix avancé pour le visa n’est jamais remboursé, même en cas de refus. Pour Monique Bonnafous, de l’association Tous Migrants, « cet argent qui circule des pays pauvres vers les pays riches s’avère être du racket ». Ce vendredi 6 février, dans une salle paroissiale de Briançon, des bénévoles de l’association échangent avec Isaac Pangoup sur la situation à la frontière haute-alpine.
Élans de solidarité
« La militarisation à la frontière franco-italienne coûte 50 à 100 fois plus cher que le refuge [l’association Refuges Solidaires de Briançon répond au besoin urgent d’accueillir les personnes exilées qui traversent les cols alpins, Ndlr] », assène Michel Rousseau, un des responsables de l’association. « C’est une autre forme de business qui fait croire que l’État protège la population, sous-entendu qu’il y a des menaçants et des menacés. » Et ce qui se passe ici, à la frontière, a évidemment des répercussions en aval. « On a des témoignages de gens qui sont sur la route du retour, et qui nous racontent la haine qu’ils ont envers certains pays européens. L’Europe créée la haine des peuples et finalement, des bombes à retardements », lâche Isaac, avant d’ajouter : « Ne faisons pas de la migration un fléau. C’est naturel de se mouvoir, autant que pour les biens et les marchandises. » Et c’est dans ce sens qu’agit Tous migrants depuis 10 ans. Engagée pour la défense des droits des personnes exilées à Briançon, l’association œuvre sur deux axes complémentaires : mobiliser le territoire à l’échelle locale à travers des actions de sensibilisation, et participer à un plaidoyer à l’échelle nationale et européenne.
Selon son constat, de plus en plus de personnes participent à des élans de solidarité. En atteste l’engagement de l’hôpital briançonnais, qui assure une permanence médicale au sein de Refuges Solidaires pour permettre aux personnes en mobilité d’être soignées. La suite de la discussion se poursuit à l’extérieur, sur l’esplanade Alain Berou, où une centaine de personnes se sont rejointes pour la journée mondiale de la Commémor’action.
Depuis 2019, le 6 février est une journée d’hommage rendue aux personnes migrantes mortes ou disparues aux frontières, en référence aux personnes décédées en 2014 lors des évènements du Tarajal, nom de la plage sur laquelle la garde civile espagnole avait utilisé du matériel anti-émeute contre des personnes qui souhaitaient accéder à la nage à l’enclave espagnole de Ceuta, depuis le Maroc.
Ce soir-là, à Briançon, sous des températures qui avoisinent 0°C, le temps est au recueillement. Chacun·e peut déposer bougies, poèmes, pochoirs et dessins autour du cairn érigé au milieu de la place. Ce dernier évoque les cairns en pierre sur les sentiers, repères nécessaires pour les personnes en montagne. Au pied des sommets enneigés, contes et poèmes se succèdent, et la chorale entonne un chant qui nous rappelle « que nous serons un jour des millions à faire le tour du monde à la recherche d’un abri ».
Texte et photo : Capucine Barat
Légende photo : Isaac Pangoup (au centre) a pu rencontrer (de gauche à droite) Marion Gachet et Cédric Herrou d’Emmaüs Roya, ainsi que Maurizio Marmo de la Caritas Intemelia à Vintimille, en Italie.
1- Amnesty International France, La Cimade, Médecins du Monde, Médecins Sans Frontières et Secours Catholique-Caritas France sont réunies au sein du projet Cafi.
2- Rapport de la quatrième visite du 10/02/2025 au 14/02/2025 des services de la police aux frontières de Menton, Alpes-Maritimes.
3- Gouverner les exilés aux frontières, ouvrage coordonné par Annalisa Lendaro, éditions du Croquant, 2024.
4- Carte blanche à Kawar Mustafa, Politis n°1900.
5- Visas Schengen et discriminations, la lettre hebdomadaire #172, Afrique XXI.







