Le bac donne droit à des études supérieures, dit la loi. Pourtant, depuis l’après-guerre, la sélection n’a jamais été aussi dure qu’aujourd’hui. Parcoursup vient rajouter une couche d’anxiété.
« C’est stressant car on n’a aucune certitude, même d’être pris à l’université. » Dit tel quel ou en substance, ce sentiment revient systématiquement quand je demande à des lycéens de me parler de Parcoursup. Je suis dans la manif ce mardi 13 octobre matin. Je cherche les têtes les plus juvéniles.
Classement algorithmique
« Moi, j’ai eu des notes pourries et j’ai été prise, m’indique une étudiante, alors que des potes avaient un meilleur dossier que moi et n’ont pas été pris. » Mise en place en 2018, la plateforme internet « met en relation » les demandes de formation des lycéens (ils ont droit à 10 vœux) et toutes les offres de formations supérieures, publiques et privées sous contrat – des milliers. Chacune, via sa commission d’examen des vœux (CEV), et souvent à l’aide d’un algorithme, classe (1) les milliers de demandes reçues selon ses propres critères. Les lycéens ont donc tous un rang par vœu. Parcoursup va reprendre ce classement, le modifier légèrement pour tenir compte des quotas d’étudiants boursiers, du critère géographique et des places en internat pour certaines formations (2). La plateforme indique ensuite au lycéen, selon son classement et le nombre de places disponibles, s’il est admis, admis sous conditions, ou refusé. De son côté, le lycéen peut accepter définitivement, accepter provisoirement – en attente d’avoir la réponse pour un autre vœu –, ou refuser.
La procédure se répète pour chaque vœu effectué. Le lycéen doit parfois se décider dans les 48 heures – alors qu’il a encore des vœux en attente, et qu’il peut voir en temps réel où il en est sur les listes d’attente. Son éventuel refus libérera une place, ce qui permettra de proposer l’acceptation de la formation au lycéen suivant sur la liste. Depuis la réforme Blanquer, concomitante à la mise en place de Parcoursup, il est demandé aux secondes de sélectionner trois enseignements de spécialité qu’ils suivront en première. Ils devront ensuite n’en garder que deux pour la terminale.
Filières « non sélectives » : la blague
Le bon choix – et la bonne combinaison – des « spé » est crucial car bon nombre de filières supérieures en font un critère important pour l’admission. « On est beaucoup à ne pas savoir ce qu’on veut faire, donc on prend les spécialités qui ferment le moins de portes. » À partir de la première, le cursus des lycéens, via le bulletin scolaire, sera intégré à Parcoursup. Notes, mais aussi absences, commentaires des profs… « On bloque le lycée parce que sinon, ceux qui ne vont pas en cours sont considérés comme absents, et ça compte pour Parcoursup. » La machine exige également de renseigner ses activités extra-scolaires, de rédiger des lettres de motivation… Chaque formation est tenue de rendre publics ses critères et leur pondération, mais beaucoup indiquent « critère important » pour la plupart d’entre eux. Et en dernier ressort, il y a le « secret des délibérations ».
Alors, quand on postule à 10 formations avec chacune des critères spécifiques, on considère logiquement que « tout compte » : « J’ai une copine qui se lève une heure à l’avance au cas où le métro soit en panne parce qu’elle a peur d’arriver en retard. » Il y a de plus en plus de néo-bacheliers (3) et les moyens des universités ne suivent pas. La dépense par étudiant baisse de 0,6 % par an en moyenne depuis 2009, d’après l’Insee. Résultat : la sélection scolaire, au moment d’intégrer l’enseignement supérieur, n’a jamais été aussi forte. Les filières qui sélectionnent officiellement (BUT, BTS, Prépa…) n’ont jamais autant sélectionné. Quant aux filières qui n’ont pas le droit de sélectionner, dites d’ailleurs « non sélectives » (les licences à la fac), elles invoquent « le manque de capacités d’accueil » et de fait, hiérarchisent et sélectionnent. Le nombre de places proposées sur Parcoursup a baissé de 43 000 en 2025 par rapport à l’année précédente, et de 10 300 places en 2026, alors que le nombre d’inscrits a augmenté.
Officiellement, pour la session 2025, seuls 38 candidats n’ont pas trouvé d’affectation dans l’enseignement supérieur. Mais 24 000 lycéens se sont désinscrits de Parcoursup avant les résultats de la phase principale d’admission, mi-juillet. Pour ceux restés jusqu’au bout, un rapport parlementaire (4) évalue « entre 10 000 et 12 000 qui soit n’auraient pas trouvé de formation, soit auraient renoncé à poursuivre des études, soit se seraient orientés hors Parcoursup (enseignement privé, étranger, insertion, etc.), sans en informer le ministère. » Chiffre également évocateur : cette année là, 183 000 étudiants se sont inscrits sur la plateforme pour tenter une réorientation.
Jusque dans la classe
Est-ce mieux que le tirage au sort, ou que le « premier arrivé premier servi », comme cela pouvait être pratiqué dans certaines facs parisiennes avant Parcoursup ? Toujours est-il que la sélection en licence pour certaines filières tend à se généraliser. Parcoursup semble être l’outil de gestion de la rareté des places dans l’enseignement supérieur. Les lycéens sont placés en situation de « stratèges » de leur avenir, mais aucun n’est dupe de la pression exercée par le manque de places. Pour les meilleurs, « on se retrouve en concurrence entre copines pour avoir les meilleures notes de la classe ».
C’est peut-être avant tout ça que Parcoursup incarne, et que les lycéens rejettent particulièrement : le fait de savoir qu’ils vont peut-être piquer la place de leur camarade. Sanah est en première à Vaulx-en-Velin : « Je voulais travailler dans l’archéologie, ou dans les musées. Mais je me suis aperçue trop tard, à la fin de la seconde, qu’il fallait que je prenne la spécialité Arts. Elle n’est pas enseignée dans mon lycée, il aurait fallu que je change pour un lycée au centre de Lyon. Mais c’était trop tard, trop compliqué. » L’an dernier, en seconde, Sanah n’a pas eu de prof principal. « Je ne savais pas à qui m’adresser, je me suis renseignée sur les réseaux sociaux. » Plus haut, dans le cortège, je tombe sur des élèves du lycée international, qui ont appris les ressorts de la machine en classe, accompagnés. Conscients de la chance qu’ils ont, et solidaires de leurs camarades moins favorisés.
Fabien Ginisty
1- Ce classement se fait après sélection pour les filières dites « sélectives » (BUT, BTS, prépa…), sélection également assistée par les algorithmes. 2- Ce n’est donc pas la plateforme Parcoursup au sens strict qui classe. Reste que le « système Parcoursup » repose sur un classement algorithmique réalisé par les Commissions d’examen des vœux. 3- En 2025, 650 000 terminales se sont inscrits sur Parcoursup. Nous serions à un pic démographique : leur nombre devrait diminuer d’ici 2030. 4- Mission flash sur Parcoursup, février 2026.









