Au moins une douzaine de départements ont fait le choix de distribuer une tablette numérique à chaque collégien. Mais certains collèges et départements en reviennent.
Septembre 2022. Éliane Bareille, présidente du Conseil départemental des Alpes-de-Haute-Provence, accompagnée du préfet, du recteur d’académie et d’élus locaux, distribue en grande pompe une tablette numérique à chaque élève de 6e du collège de Château-Arnoux, l’un des deux établissements « pilotes » volontaires. La présidente (LR) explique que cet investissement* vise à « mettre tous les élèves à égalité » face au numérique, à améliorer leur santé en réduisant le poids des cartables, et à créer du lien avec leurs enseignants équipés de la même tablette. L’année suivante, la distribution est généralisée à tous les collèges qui en font le choix en conseil d’administration (CA). Septembre 2026. Le CA du collège de Château-Arnoux vote l’abandon des tablettes. En première ligne de cette décision : les enseignant·es.
« On a fait un sondage, et la grande majorité était favorable à ce qu’on arrête, indique une prof. Même les plus engagés dans leur utilisation se sont retrouvés démunis face à la charge de travail supplémentaire que ça demandait ! » Premier obstacle : le chargement des appareils et la mise à jour des logiciels, confiés à la responsabilité des familles. Lorsque plusieurs élèves arrivent en classe avec une tablette déchargée, « il n’y a pas assez de prises ». Le bridage des tablettes limite les possibilités d’activités, et certaines, « piratées par les élèves, sont devenues inutilisables sur le réseau » du collège. Face aux bugs de logiciels, « il n’y a pas de suivi », et les dépannages prennent un temps fou à certains personnels du collège. Surtout, l’apport pédagogique est dérisoire. « Vu le coût que ça engendre pour la collectivité et l’utilisation quasi-nulle en classe, on s’est dit que ça ne valait pas le coup, poursuit l’enseignante. On a déjà plein de mallettes numériques mobiles et des salles informatiques. Je préfère, car je sais que les appareils sont branchés et que je peux faire réparer ceux qui ne marchent pas ! Les tablettes servaient uniquement à lire les manuels scolaires, mais on y accède de n’importe quel ordinateur. Et quand les jeunes arrivent au lycée, [la Région] leur redonne une tablette ! C’est un gaspillage incroyable. Et puis l’enseignement, c’est aussi la culture, l’ouverture… Or on n’a plus d’argent pour les voyages scolaires ! On en avait marre que l’argent soit gaspillé bêtement. » Le CA du collège a demandé qu’une partie du budget soit réaffectée pour équiper les familles qui en ont besoin – sans que cela ne soit effectif pour l’instant. Ce type de politique a déjà été adopté par les Hautes-Alpes, la Loire-Atlantique et la Sarthe. Quant au fameux poids des cartables… La Haute-Vienne y répond en proposant de financer l’achat d’un deuxième jeu de manuels scolaires pour les 6e, pour les collèges qui en feront la demande. Les enfants peuvent ainsi laisser leurs livres à la maison. Cette solution toute simple prend une saveur particulière parmi la soupe des communications départementales, qui répètent à qui mieux-mieux la nécessité d’« accélérer les usages », d’« acculturer » les jeunes au numérique et « d’innover pour l’école de demain ».
Pour rédiger cet article, j’ai en effet consulté les sites internet de tous les départements de l’hexagone. Les informations communiquées au public sont partielles, mais confirment qu’une douzaine d’entre eux distribuent une tablette ou un ordinateur à chaque collégien. Une poignée d’autres ont testé l’équipement individuel, souvent en fonction des opportunités de financement par l’État, sans le généraliser. Le Loiret a renoncé à cette politique au bout de quatre ans, pour des raisons financières. La Haute-Saône vient aussi de suspendre le renouvellement des tablettes, « suite à une réflexion sur la problématique du temps d’exposition aux écrans ». La majorité des départements ont cependant opté pour l’investissement massif dans des équipements collectifs – vidéoprojecteurs, tablettes qui restent en classe, ordinateurs, webradio, robots et imprimantes 3D pour les collectivités les plus en pointe. Cette course à la numérisation s’est enclenchée en 2015, lorsque les départements se sont vus confier la responsabilité des équipements informatiques des collèges, et que l’État a lancé le Plan numérique pour l’éducation. Le phénomène s’est accéléré avec le Covid et l’enseignement à distance, qui ont servi de prétexte à la généralisation des Environnements numérique de travail à destination des élèves (lire p.7 du journal numéro 222). Aujourd’hui, les départements sont, comme les élèves, soumis à des injonctions contradictoires : encouragés à multiplier les investissements dans le matériel informatique d’un côté, sommés d’afficher des démarches de « sobriété numérique » et de se préoccuper du temps d’exposition aux écrans de l’autre… Dans ce contexte, les distributions générales de tablettes ne peuvent que questionner.
« Des terres rares dans des gadgets »
Élue à la région Grand Est dans l’opposition (Les écologistes), Cécile Germain est aussi prof d’allemand dans un collège pilote sur la question. « Ça m’a beaucoup choquée qu’on donne aux enfants des tablettes. Pour moi le premier problème sur le numérique c’est l’extractivisme, ce qui se passe au Congo, comment on récupère ces terres rares qu’on va mettre dans des gadgets. Et il y a la question sanitaire pour les enfants et celle des contradictions pour les parents » qui voudraient réguler le temps d’écran des jeunes. Le Conseil départemental des Alpes-de-Haute-Provence se fait, quant à lui, plus discret sur les fameuses tablettes. Le collège de Château-Arnoux n’est pas le seul à les avoir refusées cette année, mais je n’ai pas pu obtenir de chiffres malgré plusieurs demandes. Seul document obtenu auprès de conseillers départementaux de l’opposition : une enquête de satisfaction réalisée en 2025, à laquelle seulement 10 % des élèves et 20 % des profs ont répondu.
Lisa Giachino (avec LA)
* Plus de 5 millions d’euros étaient prévus d’ici 2025 pour équiper l’ensemble des collégiens, d’après un dossier de presse du département daté de 2021. Certains collèges ayant refusé les tablettes, la note a été un peu moins salée.









