Enseignant-chercheur en mathématiques appliquées et informatique à l’université Grenoble Alpes, Romain Couillet propose à ses étudiants des cours de « démantèlement numérique », où le lien social et l’humain reprennent leur place.
J’ai arrêté la recherche en maths appliquées il y a six ans, pour me consacrer à une analyse critique et aux possibilités de sortie de la société numérique », commence Romain Couillet, enseignant-chercheur en mathématiques appliquées et informatique à l’Université Grenoble Alpes (UGA)*. Ses recherches, en marge d’un système « qui s’accommode très bien d’études sur les impacts de l’IA », sans autre remise en cause, se matérialisent dans ses cours. Conscient du « privilège énormissime » qu’il a de pouvoir toucher « un amphithéâtre entier » d’étudiant·es, Romain entend leur communiquer une vision élargie du système dans lequel ils et elles s’apprêtent à travailler.
« Caution verte » ?
« L’université a une pression forte à parler d’écologie. Dans ce cadre, on m’a invité à donner un cours de “low tech numérique”, un grand oxymore … J’ai accepté, à condition d’avoir carte blanche. » Voilà donc proposée l’option Démantèlement numérique depuis quatre ans à une trentaine d’étudiant·es de Master 1 en cursus international. Pour la dispenser, Romain écope du créneau du vendredi après-midi, pendant que le reste de la semaine « c’est open bar sur le numérique. Je me demande si je ne sers pas de caution verte », partage-t-il. Néanmoins, le créneau ne désemplit pas et attire même des étudiants d’autres filières. « D’année en année, les élèves n’ont plus envie d’aller tout droit sans réfléchir. Dans ce cours, on porte une analyse critique sur le numérique et son monde, mais aussi sur l’Université en tant qu’institution qui te gave de savoirs et qui a droit de vie et de mort sur toi, avec les notes. Là, il ne s’agit pas de déverser un autre savoir à recracher le jour de l’exam. On décide ensemble de notre fonctionnement en tant que groupe. On glane des infos sur ce qu’est le système, depuis les mines jusqu’aux décharges. On fait des groupes de travail sur les stratégies de renoncement au numérique, on parle de désobéissance civile… Et on se relie à l’extérieur de l’université, en allant voir des groupes militants. » Romain a eu l’occasion d’essuyer de « vives remontrances » de l’université. Notamment lorsque son groupe d’étudiants a choisi de ne pas donner d’importance à leur note en lui demandant de les tirer au hasard, pour chacun d’entre eux, dans une fourchette de 14 à 18. « Ça s’est vu et je me suis fait engueuler. » L’année suivante, ayant décidé d’une note commune de 16, les élèves ont soutenu Romain, avec un argumentaire percutant, rédigé « en une heure d’intelligence collective ».
Rétablir ce que les écrans ont détruit
« Au fil de l’année, une organisation de groupe se met en place. On est plus à l’aise pour partager ce qui nous taraude. Les étudiants viennent avec leurs anecdotes issues de leur lieu d’origine, de partout dans le monde. » Alors de leur côté, ce que les étudiants essuient, ce sont parfois leurs propres larmes. « Ce n’est pas rare, tant les sujets sont impactants. Par exemple quand on parle de la terrible situation d’exploitation minière au Congo, ou un jour qu’un débat mouvant rappelait une situation d’usage numérique autoritaire par l’État iranien. Mais les élèves veulent être là ensemble plutôt que rester seuls à ruminer et paniquer. » Romain intervient aussi en première année, avec d’autres collègues, pour plusieurs cours dont une introduction à l’IA. « Faire un cours sur l’IA sans ordinateur, c’est possible, affirme-t-il. Les élèves ont pris le pli des agents IA, de tout demander à ChatGPT. Certains ont abandonné les salles de classe, ce à quoi quelques professeurs réagissent par des interrogations surprise. Mais des élèves restent un quart d’heure, le temps de l’interro, puis quittent la salle. Des enseignants se sont réunis, sans questionner la problématique profonde de ce que cet objet change dans notre rapport au savoir. »
En cours, Romain, lui, invite à ne pas utiliser ChatGPT, à ce que les élèves prennent le temps de discuter entre eux. « Ne même pas évoquer ChatGPT, n’y prêter aucun intérêt, c’est l’une des formes les plus évidentes pour rentrer dans une logique de dénumérisation, en redonnant goût à être ensemble, à des modalités interpersonnelles plus profondes, que les écrans ont détruites. J’en viens à avoir des cours où j’apporte des photocopies et chacun fait des découpages-collages. C’est plus lent mais ça marche mille fois mieux que d’insupportables slides avec plein de contenus. » Et l’improvisation s’invite souvent, comme cette fois où, avec un intervenant en écopsychologie, il a demandé aux étudiant·es de former un cercle autour d’eux. « En deux minutes de mouvement, alors que les élèves ne se connaissaient pas et étaient stressés de sortir de leur position habituelle, j’ai senti quelque chose de très organique se mettre en place dans le groupe. Ça ne dure que le temps du cours mais ça met quelque chose en tête et dans le corps. »
Lucie Aubin
* On vous avait parlé de lui à propos de la thèse controversée de l’un de ses étudiants. L’âdf n° 218 et 219.









