La commune de Terni, à une centaine de kilomètres au nord de Rome, est irriguée par deux rivières. C’est grâce à elles que la ville devient un bassin sidérurgique, métallurgique et chimique de pointe vers la fin du XIXe siècle. Une importante filature de jute a aussi marqué l’industrie locale : la Jutificia Centurini. Fondée en 1886 par Alessandro Centurini, banquier et homme politique, c’est à l’époque une industrie textile parmi les plus modernes. équipée de machines anglaises, elle transforme des matières premières importées d’Inde pour produire des fils, des tissus de jute et des sacs d’emballage. À son apogée en 1927, elle fait tourner 9500 fuseaux, 529 métiers à tisser et emploie plus de 1500 personnes, principalement des femmes. Surnommées les « Centurinare », on les qualifie alors de « rebelles et bruyantes ». Travaillant dans des conditions difficiles, notamment à cause de la forte et répugnante odeur de cette industrie, elles négocient directement avec leurs supérieurs, sans passer par les syndicats, même si elles n’obtiennent pas toujours gain de cause. « Au début des années 1900, elles avaient un endroit où elles pouvaient amener leurs enfants âgés de quelques jours seulement dans un berceau à côté de leur poste de travail, car il n’y avait pas de maternité [et de congé maternité, Ndlr]. C’était impensable à l’époque pour les ouvrières », apprend-on au détour d’un site internet qui relate l’histoire de la ville.
La crise de 1929 sonnera le début du long déclin de l’usine, qui fermera définitivement ses portes en 1970, après un an d’occupation. Toutes les employées se verront licenciées, sans autre perspective – contrairement aux hommes – que celle d’un retour au foyer.
De cette mémoire ouvrière, il reste une balade intitulée « Cinturini ». Elle est écrite en dialecte d’Ombrie. Les Centurinare y clament leur fierté face aux dames et aux hommes qui les méprisent à cause de leur condition de couturières et de l’odeur qui les entoure. Le refrain évoque l’incessant bruit des machines à coudre. Du matin au soir : « ticchetettà » !
Lucie Aubin
Quelle version écouter ?
Sur l’internet mondial, plusieurs chorales partagent des enregistrements par voix pour apprendre.
Par exemple L’écho râleur de Chambéry. Ou bien le site muiska.org, dont la polyphonie est parsemée de contrechants.
La chorale Le cri du chœur propose une partition.
Les paroles complètes :
Semo de Cinturini, lasciatece passà
Semo belle e simbatiche, ce famo rispettà
Matina e sera, ticchetettà
Infinu a sabadu ce tocca d’abbozzà (bis)
Quanno fischia la sirena, prima (in)nanzi che faccia giurnu
Ce sentite atturn(u) atturnu, dentre Terni da passà
Quanna a festa ce vedete, quanno semo arcutinate
Pe signore ce pijate, semo scicche in verità
Se quarcunu che se crede, perché semo tessitore
Ma se nui famo all’amore, la facemo pe’ scherzà
E se ce dicono, tant’accusci
Je dimo squaiatela pe’me tu poli ji
Nous sommes de Cinturini, laissez-nous passer,
Nous sommes belles et sympathiques, nous nous faisons respecter
Du matin au soir, « tiketeta », jusqu’au samedi on doit s’y résigner.
Quand sonne la sirène, avant même le jour,
Notre odeur se sent partout dans Terni.
Quand vous nous voyez à la fête, apprêtées,
Vous nous prenez pour des dames, nous sommes chic en vérité.
Si certains se la jouent parce que nous ne sommes que des couturières, lorsque nous faisons l’amour (avec eux) c’est pour nous en amuser
Et s’ils nous disent des méchancetés, on leur dit « cassez-vous, parce que pour nous, c’est vous qui puez ! »
Traduction adaptée de celle proposée par la chorale Les Glottes rebelles.








