Redressons nos corps froids du sol / Dans la poitrine de la terre rouge / Soyons l’écho des chants de nos mères / Libres pareilles à des chansons », a écrit Nûdem Durak depuis sa cellule. La jeune musicienne fait partie des milliers de prisonniers politiques incarcérés en Turquie – en 2022, l’ONG Insan Haklari Denerği estimait qu’ils représentaient 15 à 20 % des détenus, soit 45 000 à 60 000 personnes. Une prisonnière politique comme une autre, donc, même si la campagne internationale (1) lancée par Joseph Andras a fait d’elle un symbole. L’écrivain français a longuement correspondu avec elle, rencontré ses proches, et en a tiré un livre, Nûdem Durak, Sur la terre du Kurdistan. On y découvre à la fois l’importance de la musique, de la danse et du théâtre pour de nombreux jeunes Kurdes, et l’ampleur de la répression culturelle menée par l’État turc.
Une bague contre une guitare
Nûdem a grandi au sud-est de la Turquie, où se trouve le nord du Kurdistan (principale zone de peuplement kurde, à cheval sur quatre pays, voir p.6). Dans l’une de ses lettres, elle raconte à quel point elle était impatiente, petite, d’aller à l’école. Mais elle a vite déchanté, en entendant l’enseignant nationaliste traiter les enfants de « bâtards terroristes ». Face aux punitions qui pleuvent sur les élèves lorsqu’ils osent parler kurde, elle se révolte et quitte l’école. Cela se passe en 2000, elle a sept ans. « Ce que je devais apprendre, je l’apprendrais de mes parents, des dengbêj, des mystérieuses mélodies de la musique. » Les dengbêj sont des chanteurs et conteurs traditionnels, persécutés pour leur usage de la langue kurde. Nûdem s’identifie particulièrement à Meryem Xan, née en 1904 dans la même province qu’elle, et l’une des rares femmes à avoir joué ce rôle. La mère de Nûdem, qui avait été empêchée de chanter et mariée alors qu’elle était encore enfant, vend son alliance pour que sa fille puisse s’acheter une guitare. Nûdem rejoint alors le centre culturel de sa ville.
« Nous sommes allés dans tous les quartiers »
Adolescente, avec une dizaine d’autres jeunes, Nûdem monte une pièce de théâtre contestataire. « Nous sommes allés dans tous les quartiers pour rencontrer la population. Dans les rues, dans les maisons, dans les commerces et même dans les cafés. Nous cherchions comment repousser la propagande des colonisateurs. » À la fin de la première représentation, les jeunes comédiens doivent s’enfuir pour échapper à la police. À 22 ans, Nûdem est une chanteuse traditionnelle locale reconnue, et l’un des piliers du centre culturel où elle enseigne aux enfants. Accusée de propagande, elle est régulièrement arrêtée. En 2015, la chaîne Al-Jazira la filme avec sa famille, alors qu’elle vient d’apprendre sa condamnation à 10 ans de prison, auxquels se sont ajoutés ensuite 9 ans, pour « appartenance à une organisation terroriste ». Sa peine court jusqu’en 2034. Nûda, l’une des chansons les plus connues qu’elle a interprétées avec son groupe Koma Sorxwin, rend hommage à une combattante en multipliant les références à l’histoire des Kurdes… et au-delà. La première phrase évoque Van, une ville aujourd’hui majoritairement kurde, mais qui était surtout arménienne avant d’être décimée par le génocide de 1915, Quant au Bothan, où est morte Nûda, c’est un ancien émirat kurde dont la capitale était Cizîré, la ville de Nûdem. Depuis son incarcération, la chanson a été réécrite pour lui rendre hommage à son tour, comme dans cette version partagée par Abya Yala (2), « association de lutte contre toute forme de discrimination par les arts et les échanges » : « Une voix s’est levée à Djizîré / c’est un cri de liberté / aujourd’hui tu es emprisonnée / mais ta voix vient encore doucement à nous. »
Lisa Giachino
Illustration : Zehra Dogan
1 – Free Nûdem Durak.
2 – abyayala.fr
> Nûdem Durak, Sur la terre du Kurdistan, Joseph Andras, éd. Ici-bas, 2023.
Quelle version écouter ?
Sur l’internet mondial, on peut entendre Nûdem lors de concerts. Nûda en version acoustique, ou encore ici sur scène, toujours avec son groupe Koma Sorxwin.
Nûdem a fait parvenir un enregistement sur téléphone, d’une de ses chansons. Ce qui a inspiré, depuis les loges d’un festival de jazz, les musiciens Titi Robin, Roberto Saadna, Francis Varis, Roberto Saadna Junior, Ze Luis Nascimento et Niko Bidet à improviser une chanson en son hommage, en catalan. Les paroles : « Germaneta Nûdem, que la teva cançó obre las portes de la teva presó » (« Petite sœur Nûdem que ta chanson ouvre les portes de ta prison »). On entend la voix de Nûdem au début de l’enregistrement.
Les paroles complètes :
Dengek rabû ji Wanê Ew qerîna azadîyê (x2)
Li botanê can fêda kir
Rondik barîn dil şewitî (x2)
Nûda bûka Kurdistan
Nûda hevala Ocelan
Nûda xweşik Nûda welat
Nûda xwedêwenda çîyan (x2)
Traduction :
Une voix s’est levée à Van. C’était un cri de liberté
Elle est morte dans le Bothan
Ses larmes ont touché tous les cœurs. Nûda, épouse du Kurdistan
Nûda, camarade d’Öcalan
Beauté de la terre natale,
Tu es la déesse de ces montagnes.








