Où l’on tente de retracer l’histoire des arts de la rue en France, leur institutionnalisation, et leur situation actuelle.
« Dans le théâtre en salle, tu choisis le spectacle, tu paies ta place, donc t’es déjà à peu près convaincu. On te met dans le noir, tu dois te taire et regarder le seul endroit éclairé. Dans la rue, l’artiste se retrouve dans un espace qui, au quotidien, ne lui appartient pas. Il va chez le public. Il doit faire sa place (1). C’est beaucoup plus exigeant. » Serge Calvier est délégué national de la Fédération nationale des arts de la rue (Fnar). Celle-ci porte la voix de techniciens et d’artistes de disciplines variées, mais qui ont ce point commun : jouer dans un espace « non dédié ». La coupure a longtemps été marquée entre le forain cracheur de feu, qui amuse les foules sur la place1, et l’artiste, financé par l’élite, qui se donne ainsi les moyens de se distinguer, dans un espace réservé. Les ponts existaient sûrement, mais ils étaient longs.
Et puis Mai 68 : la tradition foraine, laminée par l’aseptisation de la rue, a vu débarquer une nouvelle population. La jeunesse artiste voulait casser la scène, réinventer les codes, en particulier ceux qui séparent l’artiste et son public. Et la jeunesse militante – qui parfois est la même – voulait « descendre dans la rue », parce que l’art doit avant tout émanciper et ne doit pas être réservé à l’élite. Serge Calvier était de ceux-là, en région parisienne : « On intervenait en soutien aux comités de quartier contre les programmes de rénovation urbaine, contre les grands projets pompidoliens (2). »
De la manche au cachet
La fête en appui au politique, et la fête « politique en soi », avec l’esprit libertaire pour étendard. Dans les années 70, des troupes informelles sillonnent la France. « On tournait aux beaux jours, on se séparait à l’automne et on se retrouvait au printemps », décrit Serge Calvier. Le saltimbanque, l’artiste et le militant fusionnent peu à peu, les « arts de la rue » émergent à cette époque, à la faveur d’événements fondateurs qui rassemblent ses protagonistes : « Aix, ville ouverte aux saltimbanques » ou encore « La Falaise des fous », dans le Jura, en 1980 (3). Deux cents artistes y convergent et organisent un spectacle ininterrompu de trente-six heures.
Dans les années 80, la gauche au pouvoir apporte sa reconnaissance à ce pan de culture pour tous. Ce sont « les années Lang ». Avec la décentralisation, les collectivités se dotent de services culturels et ont de l’argent pour ça. Le mouvement se professionnalise, les troupes deviennent compagnies déclarées, la manche laisse la place aux cachets. Les arts de la rue ont le vent en poupe. Les premiers festivals apparaissent, parmi lesquels celui d’Aurillac, en 1986 (4). « Pour le bicentenaire en 1989, tous les élus locaux voulaient leur manifestation », se souvient Serge Calvier. Et puis la droite et l’austérité sont revenues, et les plans Vigipirate se succédent. Pour autant, les arts de la rue ont lutté et sont arrivés à conserver leur place. Ils bénéficient aujourd’hui de lignes budgétaires dédiées, en particulier via des lieux qui leur sont réservés pour créer : treize centres nationaux des arts de la rue et de l’espace public, les Cnarep.
Saturation
« Il n’en demeure pas moins qu’on reste très très peu financés au regard du spectacle en salle, souligne Serge Calvier. Et ces 20 dernières années, l’enveloppe dédiée est pratiquement restée la même »… alors que la liste des festivals proposés par les collectivités locales s’allonge d’année en année (5) : jouer dans la rue est bon pour le commerce, c’est visible, populaire, et cela revient moins cher que d’entretenir un théâtre municipal à l’année. Les débouchés sont donc là, mais pas pour tout le monde : le nombre de compagnies grandit aussi, et il grandit d’autant plus que les places pour les « espaces dédiés » se font rares. Depuis deux éditions, le festival d’Aurillac se voit obligé de refuser des compagnies en off par manque de place et de moyens pour les accueillir correctement. Près d’un millier de troupes auraient fait la demande pour l’édition de cet été. 700 auront un bout de trottoir, une place ou une cour d’école pour espérer se faire remarquer par des acheteurs (voir p. 9).
Combien arrivent à s’en sortir, et à activer la protection du régime de l’intermittence, au moins pendant un an, pour pouvoir se permettre de refuser les boulots alimentaires ? On ne sait pas, parmi les quelque 35 000 « artistes dramatiques » déclarés à France Travail, combien jouent dans la rue, et combien parviennent à réaliser 43 cachets sur une année (voir p. 9 du journal 208). Idem pour les quelque 6 000 « artistes de cirque, artistes visuels ». On se doute quand même que la condition des artistes de rue est précaire, à l’exception d’une quarantaine de compagnies conventionnées par l’état qui ont les moyens de voir venir… à plus de deux ans, souvent après plus de trente ans d’existence.
Le pouvoir des rêves
Précaire, mais reconnue, identifiée : la figure de cet « artiste-saltimbanque-militant » existe aujourd’hui à part entière. C’est l’artiste de rue. Celui qui amuse, qui fait réfléchir, qui nous gratte un peu parfois. Celui qui fait des ponts entre les disciplines et entre les gens, chez eux, dans la rue. Et entre la culture d’en haut et la culture d’en bas : « Le mot “culture” provoque un sentiment d’intimidation sociale, voire de rejet chez la plupart des gens, déplore Serge Calvier. La faute à une politique élitiste qui ne date pas d’hier. » Pour y remédier, il a une piste : « Dix, quinze ans de soutien massif aux arts de la rue, partout : dans les campagnes, les villes, les banlieues, pour que les gens se réapproprient collectivement la culture et l’espace public. » On imagine des spectacles réguliers, gratuits, sur les places publiques, comme des rendez-vous hebdomadaires donnés aux gens pour ouvrir une parenthèse, et se rencontrer. « On peut toujours rêver » ? Tout à fait : c’est justement le pouvoir des arts de la rue.
Fabien Ginisty
Photo Juan Conca
1- Forain, « du latin classique foris, dehors », dit le Larousse.
2- Pompidou avait notamment l’ambition de prolonger les autoroutes dans Paris intra-muros.
3- Voir le documentaire sur Artcena : artcena.fr/artcena-replay/la-falaise-des-fous.
4- C’est la seule vedette que le milieu reconnaît, feu Michel Crespin, qui initia le festival d’Aurillac et « La Falaise des fous ».
5- Pour avoir un aperçu des propositions ou pour organiser ses vacances, voir l’agenda du site artsdelarue.fr








