Les Systèmes d’échanges locaux (Sel) existent en France depuis 1994. Ils expérimentent de nouvelles manières d’échanger via une valeur « temps » et maillent un réseau national qui met le lien en avant.
En déménageant de Provence en Loire-Atlantique, Éric le Chaix avait besoin de nouveaux liens. Les Systèmes d’échanges locaux, ou Sel pour les habitués, il en avait entendu parler de loin. Il a donc rejoint la collégiale d’un Sel naissant et, de dépannages en conseils jardinage, il s’est rendu aux rencontres nationales. Enthousiasmé par l’effervescence des projets et des liens qui se tissaient, il a été élu au conseil d’animation de la « maison commune » des Sel, l’association nationale Sel’idaire, qui réunit « plus de 60 % des quelque 500 Sel de France, soit plus de de 16 000 Selistes* », précise-t-il.
Alternative économique
Mais un Sel, c’est quoi au juste ? « L’alternative au capitalisme est notre ADN. Le cœur de cela, c’est l’antispéculation, au sens où l’on refuse de profiter des autres comme autant d’opportunités économiques ou de main-d’œuvre pas chère », souligne Éric. Dans un Sel, on échange des biens, des services, des compétences contre une unité de valeur relative ajustée sur le temps. Soixante unités représentent le plus souvent une heure, quel que soit le service rendu. Pour les objets, c’est en fonction de ce que les parties considèrent comme équitable. La somme des échanges peut être négative, sans agio, ce qui encourage les nouvelles propositions pour revenir à zéro ou à un solde positif sur son compte. Dans son Sel de Loire-Atlantique, Éric peut échanger une heure contre moins de 60 unités s’il estime que c’est équitable ou qu’il a reçu humainement beaucoup, par exemple. « C’est tout en nuance et en complexité. On veut mettre de la sobriété et de la simplicité dans les liens. La valeur d’échange n’est pas comptable mais relative, habitée par des valeurs humaines », s’exalte-t-il.
Les échanges ne sont donc pas dans une stricte réciprocité économique, et pas non plus comme le troc. Avec les unités, on propose un objet ou un service à un Seliste, sans que ce dernier nous fournisse nécessairement l’équivalent. L’échange est quantifié par les unités, dont le nom est d’ailleurs propre à chaque collectif : « On choisit quelque chose de valeur insignifiante, alors la poésie s’invite. » Ce ne sont donc pas des lingots d’or mais des haricots, pétales, pistaches, noix, grains, sardines… qui s’échangent contre du temps ou des objets.
Satisfaction valeur-temps
En tant que juriste, Éric aime rappeler que cet échange de temps est calqué sur l’entraide paysanne, toujours en vigueur dans le code rural. Une éleveuse peut faire appel à son voisin pour un coup de main dans ses champs. En retour, ce dernier recevra des fromages, moyennant un « échange parfait », c’est-à-dire qui soit « équitable, accompli, où chacun se considère comme quitte. On n’a pas inventé le système valeur-temps ! », précise-t-il. Néanmoins, quelques obligations légales s’appliquent aux Sel, notamment depuis le procès de 1997 qui a opposé la Fédération du bâtiment de l’Ariège au Sel Pyrénéen, pour travail illégal. Pour éviter tout litige, l’échange doit être de faible valeur économique, ponctuel, non répétitif et enfin non dissimulé, c’est-à-dire traçable. D’où la création de carnets et de sites internet où chaque compte est mis à jour, précisant les échanges ayant eu lieu et le nombre d’unités utilisées.
Pour éviter toute discrimination liée à l’utilisation du numérique, si vous n’avez pas de connexion, un Seliste peut se charger de transmettre vos messages, de mettre votre compte à jour… Question internet, la plupart des Sel utilise les services de CommunityForge, association à but non lucratif spécialisée dans les outils en ligne pour les systèmes d’échanges et les monnaies complémentaires. Sel’idaire demande 25 cents par adhérent. 60 % de ces cotisations indemnisent CommunityForge pour les diverses dépenses numériques. Pour le reste, Sel’idaire fonctionne sans salariés et ne souhaite pas en avoir, sinon pour des prestations ponctuelles.
Les liens plus que les biens
Passons sur les spécificités économiques choisies par certains Sel, comme celui de St-Quentin-en-Yvelines, qui a boosté ses échanges via un système proche d’une monnaie « fondante », se dévaluant avec le temps. « Le lien est plus important que les biens », affirme le premier article de la charte des Sel, que les adhérents s’engagent à respecter. Un point de mire parfois difficile à suivre selon les territoires, même s’il s’agit, depuis les débuts, de répondre à des difficultés liées au chômage ou à l’isolement social. Damien a participé au lancement, il y a environ trois mois, du Sel Fertile, dans un ancien quartier ouvrier de la ville de Nantes. Pas encore totalement actif, il compte déjà une cinquantaine de foyers adhérents, souvent du même milieu socioprofessionnel – des cadres. « Le défi pour septembre sera d’activer le réseau actuel pour que les échanges se multiplient, et de toucher d’autres populations dans le quartier. » C’est en ce sens que les Sel organisent des Ble. Ces Bourses locales d’échanges réunissent l’ensemble des adhérents d’un même Sel, voire ceux des Sel voisins, et sont ouvertes aux habitants non adhérents.
Éric observe comme un cycle récurrent : les Sel naissent (10 à 20 par an), vivent au rythme des idées de qui les anime puis s’éteignent, « quand les gens se connaissent suffisamment pour se passer de l’organisation. Et l’on voit apparaître aujourd’hui des jardins partagés, des marchés solidaires, des repairs-cafés issus de ce mouvement ».
Lucie Aubin
* Seliste : ainsi nomme-t-on les adhérent·es d’un Sel.








