Diory Traoré, 58 ans, est une militante malienne. Elle aide les jeunes de son pays à préparer leur traversée du désert, lutte avec les paysans contre l’accaparement de leurs terres et dénonce l’externalisation des frontières. À travers sa tournée européenne, elle nous met face au colonialisme européen toujours vivace. Rencontre.
Emmitouflée dans sa grosse écharpe, une tasse de tisane fumante à la main… Diory Traoré est venue seule en tournée en Europe en plein coeur de l’hiver pour sensibiliser à la situation des migrants en Afrique et demander une aide financière. Partout où elle passe, la militante malienne amène avec elle le poids de ce que vit son pays et sa famille. « Mon frère est parti clandestinement en Belgique. Sans visa. Ils l’ont mis en prison et depuis, l’administration enquête sur lui, m’envoie des lettres, lui demande de se justifier. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à militer. »
Fille de paysans, Diory bataille contre l’accaparement des terres. Avec ses camarades du réseau Afrique-Europe-Interact*, elle lutte pour récupérer 200 hectares de terres volées aux paysans maliens par une multinationale qui fait de la culture intensive de pommes de terre. Pour vivre, les habitants sont obligés de travailler pour l’entreprise avec des salaires de misère. Ce qui pousse les jeunes à partir pour tenter leur chance ailleurs. « Ils ne voient pas d’avenir. Souvent, ils cachent leur départ à leurs parents. »
« Les clandestins se perdent, meurent de faim, de soif. »
Diory anime une émission radio pour parler des risques liés à la migration clandestine aux jeunes de son pays. Sur le terrain, elle grimpe aussi dans les autocars de la route migratoire. Elle donne de l’eau, des médicaments, de la nourriture, des astuces pour « ne pas tomber sur de mauvaises personnes » en plein désert. « On est pour la liberté de circuler, on ne dit pas aux migrants de ne pas partir, mais on tient à leur dire comment se comporter. »
Car la route est très dangereuse. Grâce à l’association Alarmphone Sahara*, dont elle fait également partie, Diory Traoré a mis en place un réseau de lanceurs d’alerte près de la route migratoire du Sahara, pour sauver les migrants en danger.
« Les clandestins se perdent, meurent de faim, de soif. » Rien qu’en 2022, 150 personnes sont mortes dans le Sahara. Les sauvetages sont assurés grâce à des véhicules adaptés et des maraudes. Une partie des dons que récupère Diory permet à l’association de se procurer de l’essence, des véhicules fonctionnels, et du matériel nécessaire aux sauvetages. « Quand l’Algérie expulse les migrants, c’est dans le désert qu’elle va les jeter. » Les groupes terroristes sont aussi présents. Et n’hésitent pas à les « exterminer ». Selon elle, les terroristes achètent des armes de guerre, des véhicules aux pays européens. « Vous ne le voyez pas, mais nous si. On est sur le terrain. »
Des frontières « fermées dans tous les sens »
Leur pays ne fait rien pour les aider. Avec les frais de visa et les innombrables papiers à fournir, « c’est de l’acharnement administratif. Voilà ce qui pousse les jeunes à prendre la route de la clandestinité. » Les jeunes subissent même des contrôles routiers tous les 20 kilomètres. « Les états européens paient les états africains pour qu’ils empêchent les migrants de passer d’un pays à l’autre. On est en pleine externalisation des frontières. »
« Pourquoi les Européens peuvent aller et venir librement au Mali, au Niger. Et pas nous ? » Diory Traoré milite pour la liberté de circulation pour tous. En Europe, il faudrait tout d’abord casser le règlement de Dublin à l’intérieur de l’espace Schengen, qui empêche les exilés de choisir le pays dans lequel ils souhaiteraient demander l’asile. Londres paie même la France afin qu’elle empêche femmes, hommes et enfants de sortir de Calais pour gagner l’Angleterre. Et s’ils veulent retourner chez eux, « ils vivent la prison, car ils sont venus clandestinement. En Europe, ils sont aussi prisonniers, car on empêche leur retour. C’est fermé dans tous les sens ! »
Lisa Vincent
* Pour aider ces associations, rendez-vous sur afrique-europe-interact.net et alarmephonesahara.info.
Article à lire dans le numéro 183, avril 2023.








