Sans débat, le gouvernement a décidé de démanteler le réseau téléphonique cuivré, qui est pourtant robuste et sobre énergétiquement. Seulement voilà : il gêne le développement de la fibre…
Le réseau cuivré, c’est le réseau historique de la téléphonie. Celui grâce auquel vous pouvez brancher votre combiné directement sur la prise en T, sans passer par le truchement d’une box. Vous n’avez même pas besoin de le relier à une prise électrique, car le Réseau téléphonique commuté (RTC) est auto-alimenté, autrement dit alimenté de façon centrale. Chacun·e a donc la possibilité de passer ses coups de bigo, y compris si son quartier est privé d’électricité. Pratique, pour contacter Enedis afin de connaître le délai de remise en service. Ou pour joindre les secours en cas d’accident durant une telle panne !
Mais voilà : le gouvernement, l’opérateur Orange (ex-France Télécom), qui a hérité de ce réseau et l’Arcep (le « gendarme des télécoms ») sont d’accord : le temps est venu de le supprimer. Depuis octobre 2021, sept communes test n’ont plus accès à cette technologie et l’achèvement de son démantèlement est prévu pour 2030. Aujourd’hui, le RTC ressemble à une boîte de nuit sur les coups de 5 heures du matin : plus personne ne rentre, toute sortie est définitive. Quant aux derniers fêtards – ils sont encore 3,8 millions à posséder une ligne de ce type –, ils sont sur le point de se faire éjecter par les videurs.
UNE TECHNOLOGIE ROBUSTE
Depuis son déploiement massif dans les années 70, le réseau cuivré n’avait cessé d’engranger de nouveaux abonnés. Même s’il n’était pas totalement à l’abri des coupures, il a prouvé, au fil des années, son efficacité et sa robustesse. Mieux : avec l’arrivée d’internet dans les années 1990, le bon bougre a rempli une nouvelle mission en y raccordant les foyers, avec un débit qui a satisfait et satisfait toujours des millions d’utilisateurs – on en compte encore 12 millions. À travers différents plans, l’État a pourtant décidé de le faire disparaître, affichant l’objectif de le remplacer intégralement par la fibre.
« Je fixe un objectif : en 2025, 100 % des foyers français devront avoir accès au réseau très haut débit, sur l’ensemble du territoire », clame Nicolas Sarkozy en 2010. « Ma volonté, c’est que d’ici 5 ans, 50 % de la population puisse être couverte par le très haut débit et 100 % sur 10 ans », embraye François Hollande en 2013. Et ce n’est pas leur successeur Emmanuel Macron, grand apôtre de la start-up nation, qui risque de les contredire.
Depuis, des milliards d’euros sont investis chaque année pour raccorder chaque domicile et chaque local professionnel à la sainte fibre. Il est vrai que ce réseau présente certains intérêts, notamment celui d’avoir une consommation énergétique moindre que celle de son aîné cuivré. Pour une même quantité de données, le jeunot utiliserait quatre fois moins d’électricité. Un avantage certain à l’ère de la sobriété – quoiqu’il faudrait aussi calculer l’énergie nécessaire à son déploiement.
UN MILLION DE TONNES DE CUIVRE
En 2022, la fibre a damé le pion au réseau cuivré : plus de 50 % des abonnements passent désormais par elle. Elle continue sa progression avec environ 1 million de nouveaux abonné·es chaque trimestre, sur un total d’un peu plus de 31 millions. Le rythme est pourtant jugé encore insuffisant, d’autant que la mise en place de la 5G dépend aussi du réseau fibré. Un ennemi est désigné : le cuivre.
Car même lorsqu’ils utilisent internet, de nombreux utilisateurs se contentent de leur connexion actuelle. À défaut de séduire ces récalcitrants au Progrès, le choix est donc fait de les contraindre. La « mission sur la transition vers les réseaux à très haut débit et l’extinction du réseau de cuivre », mise en place par le ministère de l’économie, rapporte en décembre 2014 que, « arguant du fait que maintenir ce réseau [cuivre, ndlr] serait susceptible de freiner l’émergence du très haut débit en France, certaines parties prenantes souhaitent que les pouvoirs publics organisent, voire accélèrent, son extinction ».
Le rapport préconise donc d’organiser l’obsolescence du réseau cuivré, par exemple à travers « la mise à disposition de contenus de haute et très haute qualité qui ne seraient pas disponibles sur d’autres infrastructures (réseau hertzien ou cuivre par exemple) ». Autrement dit, comme les gens se passent trop facilement de très haut débit, il faut créer des contenus plus lourds afin que le simple haut débit devienne insuffisant. Vous avez dit sobriété ?
L’effet rebond ainsi orchestré a de quoi nuancer encore les avantages énergétiques initialement présentés par la fibre. Le plan prévoit pourtant d’empêcher toute possibilité de retour en arrière : une fois que la fibre est disponible sur l’ensemble d’une « plaque » (un espace géographique), l’opérateur historique pourra procéder au démontage de l’ancien réseau, contraignant tous les abonnés à basculer sur la fibre, tout en signant la disparition définitive du RTC.
C’est la société privée Orange qui devra se charger de la manœuvre. Le cadeau est loin d’être empoisonné : au cours actuel du cuivre, les 985 600 tonnes de métal qui constituent ce trésor national pourraient lui rapporter près de 9 milliards d’euros. Même en soustrayant les frais de démantèlement, cette opération – ou plutôt ce vol d’un bien commun – devrait rester juteuse.
LA SÉCURITÉ SUBITEMENT OUBLIÉE
Supprimer le réseau cuivré n’a fait l’objet d’aucun débat. Des questions méritent pourtant d’être posées. Des questions globales, d’abord : a-t-on besoin, par exemple, d’augmenter sans cesse les débits proposés ? La réponse nécessite notamment de prendre en compte l’énergie et l’extraction de matières nécessaires au déploiement de la fibre, ainsi que les inévitables – et en l’occurrence organisés – effets rebonds qu’il va engendrer.
Par ailleurs, même en admettant la mise en place d’un maillage complet du réseau fibré, celui-ci doit-il nécessairement entraîner la disparition de son aîné cuivré, qui offre l’avantage d’être déjà installé ? Les deux réseaux ne pourraient-ils pas être complémentaires, l’un étant utilisé pour internet et l’autre étant préservé pour les communications téléphoniques vocales ?
Au début de l’hiver, la question aurait dû être posée lorsque de possibles coupures d’électricité ont été annoncées. La start-up nation a alors semblé découvrir que, sans la technologie RTC, il était impossible d’appeler les secours en cas de panne électrique. À celles et ceux qui s’en inquiètent, l’Arcep rétorque que « si le consommateur souhaite pouvoir téléphoner en cas de coupure d’électricité, il devra s’équiper d’un dispositif à batterie », autrement dit d’un téléphone portable*. Mais il s’agit là d’une fausse solution. En effet, en cas de « coupures tournantes », telles qu’elles étaient prévues cet hiver, ce sont des zones entières qui sont privées de jus pour plusieurs heures. Or, les antennes relais, lorsqu’elles sont équipées de batteries, ont une autonomie qui ne dépasse pas une demi-heure. Passé ce laps de temps, l’utilisateur aura beau pouvoir compter sur un téléphone portable avec une batterie pleine, il sera privé de réseau. À moins de passer par l’un des réseaux satellitaires actuellement en projet. Mais vous aviez bien parlé de sobriété, non ?
Mais après tout, garantir à chacun·e de pouvoir appeler les urgences 24h/24 est peut-être une précaution excessive… Ni l’industrie, ni le gouvernement ne pourront se prévaloir de cet argument, puisqu’ils justifient parfois l’implantation d’antennes-relais en pleine forêt au nom de la sécurité, prétextant que les promeneurs doivent pouvoir contacter les secours en cas d’accident.
Or, si nous avons évité les coupures cet hiver, nous n’y échapperons pas indéfiniment. Semble en effet s’ouvrir une ère nouvelle d’incertitude énergétique, durant laquelle un réseau téléphonique auto-alimenté serait d’autant plus précieux. De même, l’argument de la sobriété énergétique – faire fonctionner un seul réseau réclame a priori moins d’énergie que d’en faire fonctionner deux – n’est pas forcément convaincant. Comme nous l’avons vu, la technologie RTC ne nécessite, chez l’abonné·e, aucun raccordement électrique supplémentaire. Quelle était la dépense énergétique globale du réseau cuivré lorsqu’il n’était utilisé que pour des communications téléphoniques ? Mystère !
En dépit de nos recherches (lire encadré ci-dessous), personne n’a été en mesure de nous communiquer cette information. Nous savons néanmoins que cette technologie est plutôt sobre, ne serait-ce que parce que le combiné ne consomme rien lorsqu’il est raccroché. En outre, la sauvegarde du RTC pourrait faire baisser la consommation liée à la fibre. L’abonné·e peut en effet éteindre sa box dès lors qu’il n’utilise pas internet, évitant ainsi un gaspillage d’énergie non négligeable (une box consomme autant qu’un frigo) tout en faisant baisser sa facture. Mais, ce faisant, il coupe aussi sa ligne téléphonique, ce qui le retiendra peut-être de le faire. Équipé d’une ligne RTC, il pourrait au contraire mettre sa box à l’arrêt en toute quiétude, puisqu’il resterait joignable sur son fixe.
Ces questions n’ont jamais été posées. Le seront-elles demain, lorsqu’il sera trop tard ? Le calendrier de démantèlement doit s’accélérer à partir du mois d’octobre.
Nicolas Bérard








