Rien ne semble aujourd’hui nous empêcher de « jouir sans entraves », bref, d’être libres. Or, pour le philosophe Pierre Bourlier, nos comportements individuels sont plus que jamais inhibés par la société. Cette inhibition serait moins basée sur les interdits que sur les injonctions à « faire comme-ci », à « être comme-ça » : des modes d’emploi en tous domaines qui s’imposent avec force et nous dépossèdent. Entretien autour de son livre L’amour au temps des protocoles.
L’âge de faire : J’ai l’impression que les relations sociales perdent en spontanéité. On prévoit de plus en plus les choses. Il faut dire que les smartphones le permettent. Votre livre parle de ça.
Pierre Bourlier : Cette perte de spontanéité est un constat que faisait déjà le psychanalyste Wilhelm Reich (voir ci-dessous) il y a un siècle, bien avant l’invention du smartphone ! L’une de ses idées principales est que, dans leur personnalité inconsciente, les hommes se constituent une « cuirasse caractérielle » pour empêcher l’expression de leurs émotions et de leurs désirs. Cette cuirasse leur est nécessaire pour s’adapter à une société et une morale qui répriment la liberté sexuelle et, plus généralement, la liberté de la vie. C’est un blindage plus ou moins rigide qui les protège mais les enferme, les prive de leur spontanéité, amoindrit leur contact émotionnel avec autrui.
Il me semble qu’aujourd’hui les smartphones, les écrans et tous les gadgets technologiques dont nous sommes équipés constituent une sorte de « cuirasse technologique », car ils prennent en charge une partie du blindage caractériel : ils s’interposent entre nous et les autres, et nous permettent de mettre à distance, filtrer, gérer, maîtriser notre relation à autrui et au monde.
De quoi ces cuirasses nous privent, et en quoi « calculer », gérer nos émotions, est problématique ?
Ce qui est problématique, ce n’est pas de refouler certains désirs pour s’adapter à la vie sociale, c’est d’être incapable de laisser le moindre désir s’exprimer librement. Ce n’est pas de se fermer parfois pour se protéger du monde, mais de ne plus pouvoir se réouvrir, de rester prisonniers de nos protections.
Nous y perdons la capacité à ressentir pleinement les jouissances et aussi les peines de la vie. Nous perdons la « spontanéité », notion dont il est difficile de donner une explication et de faire sentir son importance sociale, historique et politique. Reich parle d’une « liberté biologique » : ce n’est pas la liberté consciente et volontaire (« je fais ce que je veux »), mais la liberté de mouvement de la vie en nous. C’est la liberté que le nouveau-né a déjà, bien avant de savoir parler, réfléchir, voter. Le bébé ressent et exprime pleinement ses satisfactions et ses souffrances, sa joie, sa faim, sa fatigue. L’adulte cuirassé ne ressent plus assez les besoins de son organisme, il ne sait parfois plus dire « oui » ou « non » quand pourtant son organisme voudrait dire « oui » ou « non ». L’individu n’arrive plus à se détendre entièrement quand il faut se détendre, dans le plaisir, le repos et le bonheur, ou se contracter entièrement quand il faut se contracter, dans l’action. Comme un vieux caoutchouc rigide qui a perdu son élasticité.
Mais laisser totalement libre cours à la spontanéité, est-ce que cela ne donnerait pas un grand n’importe quoi ?
Il ne s’agit pas de céder à toutes nos envies et désirs. La liberté selon Reich n’implique pas de s’interdire de poser des limites. D’après lui, la personnalité qui garde cette spontanéité développe une moralité naturelle, un équilibre où la libido s’autorégule. D’autre part, ce n’est pas une liberté individualiste, mais vécue dans la relation à autrui. Elle permet l’empathie et la compréhension d’autrui. Elle est la base d’un comportement autonome et responsable. Au contraire, une personnalité construite par la morale répressive a tendance à des comportements pathologiques, à la fois lorsqu’il applique cette morale et lorsqu’il la transgresse.
Pour vous, nous serions plus que jamais dépossédés de cette liberté dont parlait Reich, plus que jamais « coincés » dans nos cuirasses. Mais comment l’expliquer, alors même que le poids des interdits moraux, cause du « cuirassage » pour Reich, est beaucoup moins fort qu’à son époque ?
Reich dénonçait en effet la vieille morale puritaine, l’emprise de l’autorité patriarcale sur les vies amoureuses et sexuelles. Son œuvre a d’ailleurs joué un grand rôle dans la « libération sexuelle » du XXe siècle. Or, effectivement, les interdits moraux ont beaucoup moins de poids sur nos comportements aujourd’hui, grâce à cette libération. Pour autant, sommes-nous réellement libres ? Même si on baigne dans une société où « jouir sans entraves » est devenu le discours dominant, il faut bien reconnaître que ce n’est pas du tout le cas. Mon propos, c’est de dire que de nouvelles formes de contrainte morale existent dans notre culture hédoniste et libérale. Notre sexualité est désormais régie par la science, la médecine et l’exploitation marchande. La satisfaction du désir et même l’attitude transgressive sont devenues des normes sociales qui pèsent sur nous. Cette nouvelle inhibition n’est pas faite d’interdiction, mais de prescription : on nous dit comment nous devons jouir et être heureux. Et ce devoir de jouir n’a pas supprimé totalement les anciens interdits, il s’y est rajouté comme une nouvelle couche de cuirassage sous laquelle notre liberté biologique étouffe encore plus. L’emprise de la société sur la vie intime n’a peut-être jamais été aussi forte. Ce qui est paradoxal, c’est que la pensée de Reich, emblématique de son époque, a contribué à l’avènement de cette réification.
Vous allez trop vite, vous m’avez perdu. C’est quoi, la réification ? Qui seraient ces nouvelles autorités qui contraindraient nos vies intimes ?
La réification, c’est la « chosification ». C’est le fait qu’un aspect de la vie que nous vivons nous-mêmes et qui fait partie de la continuité de notre expérience est isolé, séparé et transformé en un objet extérieur à notre expérience. Il devient comme une chose : quantifiable, appropriable, manipulable par d’autres que nous, à commencer par les pouvoirs sociaux. La réification participe donc à la dépossession. En produisant une connaissance objective de tous les aspects de notre vie, l’explication scientifique réifie notre expérience subjective. Elle la rend manipulable. Elle nous impose des modes d’emploi de notre propre vie. De même que les marchandises nous imposent des modèles de comportement. Nous vivons en nous conformant à des représentations qui ne nous appartiennent plus.
Est-ce qu’on peut prendre un exemple concret ? La pornographie, est-ce que c’est une forme de réification ?
Tout à fait. La pornographie est une chosification de la sexualité parce qu’elle montre une sexualité mécanique, sportive, une performance corporelle abstraite, séparée de l’amour et du reste de la vie. Parce qu’elle fait de l’acte sexuel une image, un fétiche, une marchandise. Et plus encore parce qu’elle produit des modèles de comportement sexuel qui s’imposent avec force à l’heure d’Internet et des écrans omniprésents. C’est surtout terrible pour les jeunes, qui se retrouvent confrontés à un « comment baiser » particulièrement sordide et qui peut leur apparaître comme une normalité. Les études sociologiques sur l’évolution des représentations des jeunes sur l’acte sexuel ont de quoi nous alarmer. Mais, même si la pornographie était dénuée de violence, de perversions et de domination masculine, elle resterait pour eux une grande dépossession, car elle leur met dans la tête des modes d’emploi, alors qu’ils n’ont pas encore expérimenté la sexualité et qu’ils n’ont pas ou peu de repère. Cela les prive de la découverte de leurs propres plaisirs, inclinations, émotions, et de tout l’imaginaire qu’ils pourraient construire autour.
Pour faire comprendre cette dépossession de l’expérience subjective, j’aime bien citer Alexander Neill (1), qui dit que lorsque l’adulte explique à l’enfant le fonctionnement du nouveau jouet qui vient de lui être offert, il le prive de l’expérience de trouver par lui-même le fonctionnement de cet élément nouveau, il « lui vole sa joie de vivre, de découvrir et de vaincre l’obstacle ». Ainsi, la pornographie, et avec elles toutes les autres représentations, même bienséantes, de la sexualité, volent aux jeunes la « joie de vivre et de découvrir » la sexualité.
Une fois adultes, nous avons suffisamment de recul pour nous réapproprier l’expérience de la sexualité…
Les adultes ont bien évidemment plus de recul sur la pornographie, mais sur le discours scientifique ? Médecins et psychologues nous disent comment se déroule un « bon orgasme », comment être heureux et épanoui. Les sciences produisent des normes qui ont une grande autorité sur nous. Elles s’approprient notre vécu le plus intime, développent une emprise sur le moindre détail de la vie corporelle et émotionnelle, ce qui n’était pas le cas dans les anciennes cultures qui avaient des morales beaucoup plus répressives vis-à-vis de la sexualité.
Avant c’était les interdits qui nous inhibaient. Maintenant, ce sont les modes d’emploi, dites-vous. Et pas seulement dans le domaine de l’intime.
Nous vivons actuellement au temps des protocoles. Au travail, la moindre tâche est calculée, mise en objectifs, « managée » : comment une « joie de vivre » pourrait-elle s’exprimer dans ce travail dépossédé ? Les parents croulent sous les conseils de la « bonne éducation » des enfants. Dans la santé, on nous dit ce qu’il faut manger, bouger, respirer. Même le bonheur est une affaire d’experts proposant des méthodes de « développement personnel ». D’ailleurs, être heureux est devenu une injonction sociale.
Notre société se présente comme libérale et hédoniste, et prétend que les hommes n’ont jamais été aussi libres de vivre à leur guise. Au contraire, il me semble que nos vies n’ont peut-être jamais été autant « resserrées », encadrées, administrées, et commercialement exploitées.
Vous mettez en exergue cette phrase de Reich : « Il est inutile de « conquérir » la liberté, elle est spontanément dans toutes les fonctions vitales. Ce qu’il faut conquérir, c’est la suppression de toutes les entraves à la liberté ».
Pour Reich, la liberté politique se fonde sur la liberté biologique, cette « spontanéité » des individus. Or, celle-ci ne se conquiert pas, on l’a vu, elle existe dès la naissance… avant d’être étouffée, déréglée par la culture répressive.
Dans cette phrase également, Reich oppose cette liberté biologique à une autre conception de la liberté, qui serait extérieure à nous et qu’il faudrait conquérir. La liberté est alors entendue comme une délivrance. C’est cette conception de la liberté comme délivrance qui est dominante dans notre culture (2). Elle est fortement utilisée pour nous vendre des marchandises qui nous promettent souvent de nous libérer de quelque chose. On la retrouve aussi dans les discours politiques et religieux, employée par les « sauveurs » de tous ordres, pour nous « libérer » de nos peines. Si cette « liberté » comme délivrance a autant d’écho dans nos sociétés, c’est qu’elle compense le fait que notre liberté biologique soit entravée. En d’autres termes, pour Reich, nous croyons aux solutions-miracles et aux leaders charismatiques d’autant plus que nous sommes étouffés par nos cuirasses. Nous refoulerions notre frustration individuelle dans des fantasmes politiques, prêts à remettre notre vraie liberté entre les mains de sauveurs à poigne… D’après Reich, le succès des régimes fascistes des années 30 s’explique par le fait qu’ils ont su jouer avec ce besoin de « délivrance » irrationnelle. Mais il nous dit aussi que ce besoin existe aussi dans les sociétés libérales, dans lesquelles il s’exprime d’autres manières. Il est important de réfléchir à cela alors que les tendances fascistes remontent sur le devant de la scène dans toutes les démocraties. Il serait trop facile de penser que le fascisme est étranger à nos sociétés. Il faut chercher au contraire quelles prédispositions l’alimentent.
Propos recueillis par Fabien Ginisty
1- Le pédagogue libertaire écossais Alexander Neill a créé l’école de Summerhill en 1921. La citation est tirée de son livre « Libres enfants de Summerhill ».2- Voir aussi dans L’âdf n°172 l’entretien avec Aurélien Berlan, auteur de « Terre et liberté, la quête d’autonomie contre le fantasme de la délivrance », éd. La Lenteur.







