Loin du mythe des « tueurs d’oiseaux et des mangeuses de feuilles », Myriam Bahaffou, dans son livre Des paillettes sur le compost, nous invite à un écoféminisme « profondément non innocent, profane, sale », ouvert à toutes celles et ceux qui ne rentrent pas dans les clous de la norme. Pour que ce mouvement sorte des paisibles débats intellectuels et retrouve sa force libertaire, décoloniale, anticapitaliste.
C’est en partant de « celles qui ont du sang sur les mains », loin de la « pureté théorique et militante », que Myriam Bahaffou nous invite à nous approprier l’écoféminisme. Nous ? Tout le monde, et en premier lieu les racisées, les pas diplômées, les non valides, celles qui sont complexées par leur pauvreté, les « salopes », les lesbiennes, les personnes queers ou trans… Bref, toutes celles qui, d’une ou de plusieurs façons, ne rentrent pas dans les clous de la norme.
HONTE D’ÊTRE PAUVRE, HONTE DU BLING-BLING
L’autrice est chercheuse et militante. Issue d’une famille pauvre, aux origines marocaine et tunisienne, et aujourd’hui admise dans les milieux privilégiés grâce à sa réussite professionnelle. Anticapitaliste et écolo, mais attirée par le luxe et les paillettes. Consciente de ce grand écart, elle s’appuie sur le quotidien, sur sa propre expérience et sur celle de militantes radicales pour revendiquer un écoféminisme « profondément non innocent, profane, sale, et même violent ».
Son livre mêle situations concrètes et réflexions philosophiques, tire des fils, crée des liens entre des sujets qu’on a l’habitude de considérer séparément. Il se lit facilement et propose, à la fin de chacun de ses courts chapitres, plein de références à lire, écouter ou voir pour aller plus loin. Cette écriture accessible se démarque de « l’intellectualisme » souvent présent dans les milieux où l’on parle d’écoféminisme et qui exclue « les personnes qui ne possèdent pas le bagage intellectuel nécessaire pour articuler les concepts propres au mouvement ».
Le premier sujet auquel s’attaque Myriam Bahaffou est celui des classes sociales. Dans les milieux queers et féministes qu’elle fréquente, elle constate que le genre et la race sont au centre des discussions, tandis que les origines sociales sont rarement abordées. Pourtant, « la classe forme une attitude au monde, une construction spécifique de notre rapport aux essentiels : la santé, l’argent, la famille, le pouvoir, la parole, le discours, l’autorité, le corps […]. Être pauvre, c’est avoir constamment honte. C’est incorporer la honte dans ses goûts, ses penchants, ses façons de s’exprimer, c’est s’autodévaloriser perpétuellement face à celleux qui savent mieux, qui parlent mieux ».
Cette honte, l’autrice l’a ressentie au sein des « milieux militants anticapitalistes et écolos (blancs, et pour une bonne partie d’entre eux, aux origines bourgeoises) ». Enfant, elle était mortifiée par le dénuement de sa famille et a bataillé pour s’extraire de son milieu social. Mission accomplie… mais nouvelle humiliation : son goût pour la consommation détonne avec ses idées politiques. « J’étais honteuse d’être fascinée par le bling-bling et les belles choses. Pour celleux qui ont grandi sans jamais manquer de rien, il est plus facile de se déposséder de ses biens, de faire le choix idéologique d’une certaine indigence et d’une austérité écologique. »
Savoir que l’on peut s’appuyer sur l’aide de sa famille, bénéficier d’un logement ou d’un terrain, reprendre si besoin le fil d’une carrière rémunératrice, rend aussi ces renoncements moins effrayants.

« LA VIANDE EST UNE IDÉE FABRIQUÉE »
Or, dans les milieux écologistes et écoféministes, la manière de consommer occupe souvent une place importante, sans être replacée dans le contexte des classes sociales. Pour Myriam Bahaffou, la possession matérielle devient « indicateur d’une pureté militante dangereuse. Scruter les habitudes d’achat ne peut que rendre l’affaire plus individuelle et culpabilisante, de façon à la faire osciller entre deux pôles : honte ou fierté, pureté et salissure. »
À ce jeu-là, nous ne sommes pas égaux. « Nous n’avons pas tou·tes le même rapport à l’argent, car nous ne parlons pas du même endroit […]. Parler d’écoféminismes sans parler de dynamiques néolibérales, de honte de classe, d’accès au pouvoir, aux ressources et aux moyens de production me semble très incomplet. »
La viande est un autre sujet à propos duquel les actes d’achat et de consommation focalisent l’attention. Là encore, Myriam Bahaffou invite à élargir le regard.
« D’abord, et avant tout, il me faut affirmer une chose : “la viande” n’existe pas. La viande est une idée fabriquée par un système de pensée qui est censé nous séparer de l’animal, avec d’un côté “la viande” mangeable et de l’autre côté l’humain·e qui la consomme. »
Juste avant, la chercheuse décrit une scène de « réassignation de genre par l’assiette » : elle raconte avoir mangé dans un restaurant où les hommes attaquaient leur steak comme si leur virilité en dépendait, en face de femmes picorant salades, crudités et poissons. Elle cite ensuite le philosophe Roland Barthes qui, en 1957, analysait le « prestige du bifteck » et sa symbolique morale, patriotique même. Elle observe que « des théoricien·nes et militant·es ont produit des analyses brillantes sur l’intrication de rapports sociaux au sein de nos choix alimentaires : Aph et Syl Ko, Julia Feliz, l’Afro-écologiste. Tou·tes militent pour une prise en compte des luttes animalistes à l’aune des combats féministes, antiracistes et tout simplement sociaux ».
Or, ces personnes « sont cruellement absentes de tous les débats véganes en France », dominés par « des hommes blancs bourgeois » et centrés sur la consommation, à travers le débat sur la sentience : tel animal ressent-il des émotions et, par conséquent, peut-on ou pas le manger ?
Pour Myriam Bahaffou, les écoféminismes invitent plutôt « à tisser des relations inédites au vivant à partir d’écoutes, de rencontres, de symbioses, avec des animaux », en prenant en compte « des enjeux terriblement concrets, comme la condition paysanne, les questions de subsistance*, l’importation de produits coloniaux, l’histoire coloniale de la viande, le mépris pour le végétal et les personnes qui le travaillent, l’agroécologie, la souveraineté et l’autonomie alimentaire, le questionnement de l’idéologie carniste et sexiste jusque sur les tables de nos familles ».
ZOOS HUMAINS, ZOOS ANIMAUX
Dans le chapitre suivant, troublée par le regard énigmatique de Jorge, sa chatte, elle s’interroge sur « ce qui fait de moi cette humaine dans cette catégorie si sûre, si séparée. J’ai fini par comprendre que la désignation de qui est humain et qui ne l’est pas repose sur des fondements fallacieux d’un “universel”, toujours représenté sous les traits d’un individu blanc, mince, valide, masculin, hétérosexuel. Un·e humain·e racisé·e, en situation de handicap, queer, trans, n’est pas le “bon” prototype d’humanité : c’est une déviance, au mieux un être à la marge ».
Et de rappeler qu’à partir du milieu du XIX e siècle, des êtres humains venus des colonies étaient exposés dans des zoos aux côtés des girafes, autruches et éléphants. Dans les foires et les cirques, les « monstres » étaient souvent des personnes non valides, ou ne répondant pas aux catégories habituelles de genre. « La définition de “l’humain” et de “l’animal” sont alors moins des descriptions biologiques qu’un projet politique normatif. De la même manière, nous parquons aujourd’hui des animaux dans des zoos parce qu’ils ne font pas partie de notre humanité. »
Pour Myriam Bahaffou, il ne s’agit pas de « dire que nos existences valent autant que celles d’une abeille ou d’un lierre ni que tout devrait être nivelé », mais d’interroger « la raison pour laquelle la différence humain·e/animal devrait être si déterminante, et j’invite chacun·e à s’interroger sur les raisons d’une telle crispation ».
La chercheuse veut aussi « détruire le mythe des tueurs d’oiseaux et des mangeuses de feuilles », présent dans une partie des travaux écoféministes. Prétendre que les femmes sont des spectatrices passives de la violence des hommes revient à effacer leur responsabilité dans le maintien des différents systèmes de domination. Patriarcat, colonisation, capitalisme : « Nous sommes tou·tes marqué·es par la violence, nous en sommes tou·tes héritier·es. » Voilà pourquoi, agacée par les versions douces et innocentes de l’écoféminisme, Myriam Bahaffou préfère s’intéresser aux femmes « qui ont du sang sur les mains ».
Lisa Giachino








