Avec le rapport Un boulot de dingue, l’association AequitaZ et le Secours catholique donnent de la visibilité et affirment le besoin de reconnaissance des activités effectuées hors du cadre de l’emploi.
Ecouter cet article, lu par B. Huet :
« Et toi, tu fais quoi dans la vie ? » Question de sociabilisation banale, qui met parfois mal à l’aise quand on est au chômage. Bonne nouvelle, AequitaZ et le Secours catholique donnent de la répartie aux personnes « hors emploi », avec un rapport bien ficelé, qui dénonce les injustices et donne des pistes de réflexion sur la place de nos activités non rémunérées. S’occuper de sa grand-mère malade, aller faire des courses pour un voisin, héberger quelqu’un en urgence, se soigner, prendre du repos, prendre un temps de détonte (1)… Autant d’actions effectuées hors du cadre de l’emploi et pourtant, utiles voire vitales à la société. « Comment reconnaître toutes ces contributions qui se font sous une autre forme que le travail rémunéré ? Est-il possible de penser l’ouverture de droits à partir de ces contributions et comment le faire ? Comment, pour autant, avoir le droit de ne pas contribuer quand on ne peut pas ? Comment, enfin, ne pas dévoyer ces contributions en les rendant obligatoires ? » Ces questions sous-tendent le rapport « Un boulot de dingue », de l’association AequitaZ et du Secours catholique, publié en septembre dernier, au moment des débats sur la loi Plein emploi. S’il n’a pas empêché son vote en novembre dernier, il aura « au moins servi à montrer en quoi c’est une régression pour notre solidarité », souligne Marion Ducasse, salariée de AequitaZ. La loi prévoit notamment de conditionner le RSA à 15 heures d’activités hebdomadaires. « Le gouvernement met un tour de vis, c’est un tournant profond vers un revenu sous conditions, alerte Marion. Jusque-là, il existait un revenu minimum d’existence. On va vers un revenu de survie que chacun doit mériter en fournissant des efforts supplémentaires » (2).
Décryptage du hors emploi
« Nous faisons tous plein de choses nécessaires et utiles, et nombre de ces activités ne sont pas reliées à un travail rémunéré. » De ce point de vue, le rapport invite à « décrypter » le paysage hors emploi sous toutes ses facettes et à réfléchir aux manières de considérer ce qui s’y vit. Pour le mener à bien, l’association AequitaZ et le Secours catholique se sont munis d’outils d’éducation populaire, et ont mis en place un « Carrefour des savoirs ». « C’est un espace de recherche non pas académique, mais avec des personnes concernées par le problème, qui le regardaient du point de vue de leur vécu. On a aussi lu beaucoup de travaux d’universitaires et on a interpellé des chercheurs, ainsi que des professionnels des associations dans lesquelles on est. On a fait des incursions dans les savoirs des uns et des autres. Il y a un principe d’égalité qu’on s’applique : on est tous chercheurs et légitimes, qu’on ait fait un doctorat ou pas, à s’approprier des savoirs académiques et à avoir un avis dessus », explique Marion.
On vit, on agit
Les premiers constats sont ceux d’injustice pour les personnes hors emploi. D’abord les difficultés économiques, qui engendrent des pressions supplémentaires sur la gestion du quotidien, y compris mentalement ou pour gérer des situations d’urgence. Puis le mépris social, qui s’exprime largement à travers le langage : « fainéants », « inutiles », « inactifs »…
Même les gestes de solidarité sont valorisés différemment selon que l’on est riche ou pauvre. Il suffit aux riches de donner de l’argent pour bénéficier d’exonérations d’impôts, tandis que les personnes qui touchent des aides sociales peuvent être pénalisées quand elles aident quelqu’un. Par exemple voir leur aide au logement diminuer si elles hébergent gratuitement une personne ayant des revenus, même minimes.
Pour autant, on vit, on agit. Plus réjouissant tableau : la quantité d’activités que nous faisons tous, malheureusement parfois sans les voir ni les considérer, encore moins les reconnaître et les valoriser. Le rapport les articule en trois points : le soin (de soi, des autres, du vivant), la production pour soi (du jardinage par exemple) et la production de sens (s’engager dans une association, un groupe de parole…). Ainsi par exemple, jouer au foot une fois par semaine : c’est du soin. Du soin de soi et donc, de la prévention.
Le sociologue Nicolas Duveau, spécialiste des questions liées aux politiques sociales, a permis d’aborder cet enjeu. « Il y avait presque un peu de honte quand on a commencé à faire cet inventaire de ce qui nous semblait utile car on avait tous des choses qui étaient par exemple aller se balader, se reposer… On s’est demandé si on pouvait l’inscrire et en tirant le fil on a vu que ça servait à tenir sur la durée, que ce soit au travail ou non. Et si on ne fait pas ça, on va coûter énormément à la société. Ça va avec la prévention, cela prend soin de notre protection sociale », raconte Marion.
D’autres travaux de sociologues ont abondé le rapport et les questions du soin, comme ceux de Robert Castel et son concept de « protection sociale rapprochée » qui valorise les proches aidants. « Notre propos n’est pas de dire qu’il faut remplacer les hôpitaux ou Ehpad par des aidants familiaux qu’on considérerait mieux, mais on a besoin que les deux s’articulent le mieux possible. C’est une brique indispensable du système sans laquelle tout s’écroule », souligne Marion.
Privilégier les activités vitales
Le rapport n’oublie pas de considérer, avec les activités hors emploi, celles qui se pratiquent en emploi. Elles sont parfois identiques. Pourquoi, alors, avoir créé des reconnaissances si différentes ? Sous le prisme de l’utilité, on peut distinguer les activités vitales des mortifères, ces dernières étant généralement plus présentes dans la sphère marchande. Et puis, les activités n’ont pas le même sens selon qu’elles sont motivées par un choix personnel ou par la contrainte. On n’y met pas les mêmes valeurs et aspirations. En ce sens, la loi plein emploi, en obligeant les « inactifs » à passer 15 heures hebdomadaires dans des activités encore assez mal définies, risque de les pénaliser grandement.
Depuis le printemps 2023, 18 départements pilotes expérimentent déjà cette obligation. On pourrait être rassurés par le fait que des dérogations sont possibles pour les personnes ayant un état de santé qui ne permet pas d’effectuer ces heures ou qui ont un problème de mode de garde. Mais plusieurs questions se posent : « Les restrictions sont assez bornées donc assez limitées », précise Marion, qui parle aussi du mode de déclaration des heures encore flou, de ce qu’elles prennent vraiment en compte, de la difficulté institutionnelle à mettre ce dispositif en place. Sans oublier le bénévolat : même si les personnes peuvent valoriser du temps bénévole, l’ « élan volontaire » qui caractérise ce dernier sera mis à mal s’il devient obligatoire pour toucher les minima sociaux.
Aller plus haut
« Quand on s’est lancé dans ce travail on ne savait pas où ça allait nous mener, mais on s’est rapidement dit que ce serait un rapport de mise en débat public. Il y a plein de pistes de réflexion qu’il faut maintenant creuser », souligne Marion. Le rapport se termine sur une série de propositions. L’une d’elles concerne un revenu minimum garanti sous conditions de ressources et sans contrepartie – comme une étape vers un revenu universel ou quelque chose d’approchant. Une autre instaurerait davantage de reconnaissance : financière, symbolique – par des ouvertures de droits, des valorisations de l’expertise, des reconnaissances symboliques… « On avait envie, en faisant ce rapport, qu’il soit lu et que ça donne envie à d’autres de continuer à poser la question de ce qui compte dans la société, et qui doit trouver sécurité et reconnaissance. On a besoin d’organiser un débat à plein de niveaux : associations, villes, villages… Serions-nous prêts à reconnaître, valoriser, sécuriser des activités hyper précieuses en ce moment ? C’est un vrai débat démocratique ! »
Lucie Aubin
1 – Clin d’oeil, ou placement de produit ?
La Détonte, B-gnet, Rouquemoute/L’âge de faire, 2023, rdv p. 22 !
2 – À noter : le 14 décembre, le Conseil constitutionnel, saisi par une soixantaine de députés, a censuré des dispositions qui compromettaient le respect des données personnelles, notamment de santé, pour les personnes inscrites au réseau France Travail, qui va remplacer Pôle Emploi à partir du 1er janvier. Le principe du « contrat d’accompagnement » qui impose donc 15 heures minimum hebdomadaires pour les personnes accompagnées dans l’emploi (demandeurs d’emploi et bénéficiaires du RSA) a, lui, bien été validé, à condition qu’il soit adapté à la situation des personnes et ne dépasse pas la durée légale du travail en cas de salariat.








