La vitesse a considérablement modifié nos mobilités. À Lyon, les Vélographes enfourchent un vélo et explorent l’inconnu qui se trouve désormais de l’autre côté de la rue.
Le peloton d’une quinzaine de vélos met pied à terre. Autour de nous, c’est le chantier : immeubles gris et sans fenêtres, palissades qui masquent des friches, arbustes fraîchement plantés. Le ciel est bleu et froid, le tout est immergé dans le silence, on dirait que le lieu se repose entre deux démolitions. J’engage la conversation avec un monsieur, seul piéton de ce paysage étrangement désert pour un samedi matin. Lui habite là. Intrigué par notre petit groupe, il me demande ce qu’on fait ici. « Vous êtes perdus ? » Je lui réponds qu’« on visite le quartier », ce qui le fait sourire, parce qu’« il n’y a rien à voir ici ».
« Ici », c’est une des nombreuses Zones d’aménagement concerté (Zac) de Gerland, un quartier immense au sud de Lyon, connu pour son stade, et pour rien d’autre. Il y a un siècle, Gerland était une terre agricole, régulièrement inondée. Puis il a été industriel et populaire, avec son port sur les quais du Rhône, ses grands abattoirs et la cité-jardin qui va avec. Puis industriel « de pointe », parsemé de friches, et attractif pour le résidentiel… « On va chercher les traces », avait dit Pierre au début de la balade. Là, il attire notre attention sur un clocher qui émerge entre des bâtiments tout carrés. « Allez, on va voir l’église. » Le monsieur rit dans sa barbe et poursuit sa propre balade.
Comprendre l’aménagement et ce qu’il provoque
Pierre Bagliotto, l’organisateur de la sortie, est géographe et urbaniste. « L’idée de ces balades, c’est de prendre rendez-vous avec le territoire. On n’est pas dans le “c’est beau / c’est moche”, on est juste dans l’observation de ce qui nous entoure, et on essaie de comprendre pourquoi l’espace a été aménagé comme ça. » Le peloton s’étire au fil des feux tricolores. « On flâne, on découvre. C’est très agréable. J’ai l’impression d’être en voyage alors que je suis à 15 minutes de chez moi », se réjouit une participante. Il y a près de deux ans que Pierre a fondé l’association Les vélographes, pour « explorer le quotidien ». Passionné de cartographie et de vélo, il s’est inspiré de l’initiative des sentiers métropolitains pour proposer une démarche similaire, mais à bicyclette : « Je ressens plus de bonheur à faire du vélo qu’à marcher, c’est très personnel. Et puis à vélo, on peut élargir le périmètre. » Aujourd’hui, Les vélographes proposent les tracés d’une vingtaine d’itinéraires dans le large bassin de vie de Lyon, accessibles à vélo ou en train.
Ces tracés, vous aurez compris qu’ils sont un peu différents des itinéraires proposés par les offices de tourisme : Beaujolais industriel, patrimoine architectural des banlieues populaires, espaces naturels de la « vallée de la chimie », grande plaine de l’Ain qui borde la centrale nucléaire du Bugey… « L’idée, c’est aussi de comprendre que tous ces territoires sont liés. Si Lyon est ce qu’elle est, c’est qu’il y a le Beaujolais, les banlieues, le Bugey, la chimie… »
Le spectacle a remplacé l’abattoir
« Il s’agit d’arpentages, je ne suis pas guide. Je n’ai pas cette prétention. Et puis l’absence de guide créé une dynamique de groupe où chacun se sent investi pour commenter, réfléchir aux lieux. Ça fait une ambiance très légère, certains viennent juste pour la balade à vélo », apprécie Pierre. Tout de même, le cartographe est pour l’heure, au sein des Vélographes, celui qui construit les trajets. Et il ne s’agit pas de proposer une « dérive » : « ça part généralement d’un prétexte, d’une histoire, d’un livre sur tel territoire. » Pour Gerland ? « La vitesse à laquelle le territoire se transforme depuis un siècle, et la place qu’on accorde à la mémoire des lieux, révélatrice de celle qu’on accorde aux habitants. » Le cartographe ne repère pas forcément des « points d’intérêt », mais plutôt des « lieux qui interpellent », et analyse ensuite la voirie pour les connecter.
Par exemple, en ce moment, nous sommes sur un petit chemin en bordure de périphérique. Nous venons de passer devant les bureaux de Sanofi, qui en imposent. Sur le chemin, des gravats. Nous reprenons une route qui nous mène, toujours à l’intérieur du périph, devant une usine de méthanisation. Puis nous remontons une rue où stationnent de nombreuses fourgonnettes, avec des femmes qui attendent à l’intérieur. « Les halles Tony Garnier, au centre de Gerland, étaient un bâtiment prestigieux. C’était les abattoirs de Lyon. Désormais, c’est une salle de spectacle. Les abattoirs ont été déménagés en périphérie. Ils sont devenus invisibles. »
« Tiens, juste là, ce resto, il est super ! » Nous voilà sur le retour, plus proches du centre. Avec 15 km avalés, les estomacs gargouillent. On s’échange les bons plans du quartier… entre touristes. Tous les participants sont lyonnais, mais pas un n’habite Gerland. « Construire le parcours avec des gens du territoire, des associations locales, des collégiens, bien sûr ! Les idées de partenariat, les idées de revue, de cartographie poétique, de nouveaux supports… On ne manque pas d’idées, on manque de temps ! » Tous bénévoles, Les vélographes doivent s’investir en parallèle de leur activité professionnelle. Pour que ça change, l’équipe envisage d’explorer un nouveau monde, celui de la subvention publique.
Fabien Ginisty








