Huiles essentielles et autres remèdes naturels nous donnent l’impression de nous rapprocher de la nature. Pourtant, l’explosion du marché des plantes médicinales menace la flore. Revoir notre rapport à la santé permet de pratiquer une phytothérapie plus sobre et réfléchie.
Écoutez cet article, lu par Benjamin Huet :
Comment se soigner de façon naturelle, sans nuire à la flore sauvage ? Alors que le marché des remèdes à base de plantes explose, la question n’a rien d’anodin. Après une période « tout chimique », la « vague verte » est arrivée dans les années 80, rappelle l’ethnobotaniste Laurence Chaber : « Les gens ont voulu des médicaments alternatifs. » Dans un premier temps, les laboratoires se sont tournés vers les marchés les plus économiques pour se fournir en matières premières – le Maroc notamment, où l’arganier, le romarin et l’origan sont mis à rude épreuve (lire encadré). En 2018, la France a importé 44 000 tonnes de plantes aromatiques et médicinales, rapporte Aline Mercan dans son Manuel de phytothérapie écoresponsable*. En dix ans, les volumes ont augmenté de 21 %. On trouve parmi ces importations des plantes exotiques, mais aussi de la verveine, de la valériane, du thym, de l’hélichryse ou de la lavande. « Les principaux pays exportateurs vers la France sont le Maroc, la Chine et l’Inde. Le thym polonais représenterait 80 % du thym consommé en France », indique l’ouvrage.
Ces dernières années, les exigences de traçabilité et de transparence ont poussé certains laboratoires à développer des filières d’approvisionnement plus locales. Tant mieux ? Oui, mais… La « surcueillette » n’a pas pour autant disparu. Elle s’est simplement rapprochée (pour une partie) des lieux de fabrication et de consommation. « La pression du marché sur la ressource est énorme », souligne Laurence Chaber. Les laboratoires se fournissent auprès de différents professionnels : cueilleurs nomades, agriculteurs ayant aussi une activité de cueillette… Face à cette diversité d’acteurs, « l’une des vocations » du Syndicat Simples (Syndicat inter-massif pour la production et l’économie des simples) est alors de « former de façon suffisamment précise les producteurs », ajoute Laurence Chaber.
Carnet de cueillettes
Le cahier des charges du syndicat annonce qu’il est « indispensable que le cueilleur connaisse bien l’écologie et la botanique du milieu dans lequel il prélève, ainsi que les plantes qu’il cueille. Ce qui induit la cueillette sur un territoire restreint. Le cueilleur se doit de tenir un carnet des cueillettes avec les cartes des sites, les dates et les quantités récoltées », et de partager ces données avec les autres cueilleurs locaux. Dans le cas des espèces vivaces, les cueillettes doivent être espacées d’au moins trois ans – jusqu’à 15 ans pour la gentiane.
Des règles respectées par les herboristes volontaires, mais certainement pas par tous les acteurs de la filière. À l’autre bout de la chaîne, les usagers de plantes médicinales peuvent cependant contribuer à réduire la pression sur la flore… tout simplement en réduisant leur consommation.
C’est le propos du livre d’Aline Mercan. Cette médecin et phytothérapeute commence par remettre les pendules à l’heure. « Il n’y avait que 50 000 humains en -100 000, répartis sur une Terre encore intacte », écrit-elle. Alors que les espaces naturels sont en régression, « avez-vous envisagé ce qu’il adviendrait d’elles si sept milliards et demi d’individus se mettaient à utiliser les plantes médicinales au quotidien ? » Aujourd’hui, 60 à 90 % du marché des plantes aromatiques et médicinales est d’origine sauvage, dont 20 % sont déjà en danger. C’est l’une des nombreuses contradictions dont nos sociétés ont le secret : nous voulons nous soigner par les plantes pour nous rapprocher de la nature mais, ce faisant, nous la mettons en danger.
Homo pharmaceuticus
Comment sortir de cette impasse ? D’abord en interrogeant l’Homo pharmaceuticus que nous sommes, propose Aline Mercan. « L’idéologie médicale moderne, qui nous imprègne tous à divers degrés, suggère qu’à tout problème correspond sa solution médicamenteuse, sous la forme d’un produit thérapeutique qu’il suffit d’avaler. Les boîtes s’accumulent dans les placards, témoignant de nos rêves de guérison à bas investissement personnel. » Il est possible d’en prendre le contre-pied en s’inspirant de nombreuses médecines orientales, dans lesquelles les praticiens commencent par « conseiller les patients sur leur mode de vie. Le traitement par une médication n’intervient qu’en dernier recours, et encore : on la refuse aux patients qui ne se résolvent pas à modifier en priorité les grands déterminants de leur hygiène de vie ».
Sans forcément consulter un thérapeute, on peut prendre soin de son système immunitaire en agissant sur les sources de stress, en ayant une activité physique, en soignant son sommeil et son alimentation, plutôt que d’acheter des compléments alimentaires.
Huiles essentielles : le big size de la phytothérapie
La phytothérapeute nous invite à remettre en cause une autre de nos habitudes : la surconsommation d’huiles essentielles. « Puissance », « quintessence », « concentration »… « Sur le plan des représentations, l’aromathérapie est à la phytothérapie ce que le big size est au fast food », écrit-elle. Pourtant, son efficacité n’est pas toujours meilleure, car la distillation concentre certaines molécules, mais peut faire disparaître une partie des principes actifs de la plante. Et surtout, elle consomme une quantité énorme de ressources : « Jusqu’à 3 tonnes de pétales par kg d’ huile essentielle pour la rose de Damas, après deux distillations par ailleurs très énergivores. Sans compter la déforestation opérée pour fournir du combustible pour les alambics… »
Actuellement, en France, environ 40 % de la valeur de commercialisation des plantes médicinales se fait sous forme d’huiles essentielles, et ce marché est en pleine expansion, à tel point que des fonds de pension et grands groupes commerciaux y investissent.
On peut donc privilégier des extraits simples de plantes (tisanes, décoctions, teintures, extraits secs, poudres), tout en évitant « d’accumuler et de multiplier les plantes à l’activité redondante ». Si l’on estime avoir vraiment besoin d’une plante exotique, on peut choisir une filière du commerce équitable, comme Artisans du Monde ou Guayapi pour le guarana. Pour éviter le gaspillage, les mélanges peuvent être commandés en pharmacie. Et on peut, surtout, se fournir en circuits courts et locaux, voire cultiver ses propres plantes médicinales quand c’est possible.
Lisa Giachino
* Dr Aline Mercan, Manuel de phytothérapie écoresponsable, Se soigner sans piller la planète, Terre Vivante, 2021.







