Manque de liberté de parole sur les usages des plantes, lourdeurs administratives et réglementaires, rareté de la ressource… Les menaces qui pèsent sur les paysans-herboristes sont nombreuses. Alors que le métier d’herboriste n’est plus reconnu par l’État depuis 1941, le syndicat Simples et la Fédération des paysans-herboristes militent pour le réhabiliter. Entretien avec Thierry Thévenin, très actif dans ces deux organisations. .
L’âge de faire : Quand le métier d’herboriste a-t-il été reconnu pour la première fois ?
Thierry Thévenin : Il est cité dans une ordonnance royale au XIIIe siècle, à côté des médecins et des apothicaires (Ndlr : pharmaciens). À l’époque, on appelle les herboristes “herbiers”. Tandis que les diplômes de médecine sont universitaires – sous tutelle de l’Église – et réservés aux chrétiens et aux aristocrates, les herboristes, non diplômés, pratiquent « la médecine du peuple ». Très tôt, les apothicaires veulent leur disparition : ne sachant ni lire, ni parler le latin et vendant pour la plupart dans la rue, les herboristes sont considérés comme des ignorants, voire des gens dangereux. Un discours tenu jusqu’à la Révolution. À l’aube de 1789, ils sont suffisamment nombreux à Paris pour demander la protection de la faculté de médecine. Deux herboristes réussissent même leur examen à la faculté. Le processus de reconnaissance est enclenché, mais il va être balayé par la Révolution.
Pourtant, l’une des particularités historiques de la France est la délivrance d’un certificat d’herboriste entre 1803 et 1941…
Un certificat oui, et non un diplôme. Napoléon arrive au pouvoir en 1803 et va complètement réformer le système de santé français : il va créer des écoles de médecine, de pharmacie, et intégrer dans celles-ci une formation d’herboriste. Les pharmaciens forment alors eux-mêmes les herboristes et leur délivrent un certificat. Un paradoxe, quand on sait que tout au long du XIXe, ils vont continuer à vouloir s’en débarrasser. Dès 1941, sous le régime de Vichy, le certificat prend fin. Pétain a un discours anticapitaliste très hypocrite, puisqu’il va favoriser les grandes familles industrielles et faire entrer les financiers dans le monde de la pharmacie. D’abord réfractaires, les pharmaciens acceptent, mais à une condition réclamée de longue date : la disparition des herboristes. Pour ne pas devoir les indemniser, le régime choisi de ne plus leur délivrer de certificat, ni de formation. Une façon de les tuer à petit feu. Et ça marche ! Alors qu’en 1941 les herboristeries étaient environ 5 000, elles n’étaient plus que 70-80 en 1980. (1)
Aujourd’hui encore, l’État refuse de réhabiliter le statut d’herboriste. Pour quelles raisons selon vous ?
La réponse officielle est qu’il n’y a pas de besoin, car « le pharmacien possède une connaissance complète des plantes médicinales ». Or, neuf fois sur dix, les pharmaciens ne connaissent rien aux plantes. Mais leur surreprésentation politique et l’appui d’un lobbying très puissant empêchent toute avancée. Il existe aussi le fantasme entretenu de danger, d’insécurité. L’image de la sorcière reste présente dans l’inconscient politique. Ils ont peur des herboristes qu’ils considèrent comme des gens incompétents risquant de créer des accidents ou d’entraîner des retards sur les diagnostics des patients. En réalité, ils ont tellement abandonné l’herboristerie depuis un siècle qu’il n’existe plus de certificat, de formations officielles (2) et que ce flou leur fait peur. Pourtant, la population est en demande, comme l’a reconnu la présidente de l’Ordre des pharmaciens elle-même devant la mission d’information du Sénat en 2018 : « Il y a bien une attente forte de produits naturels doux, sans effets indésirables, utilisés surtout en préventif ou contre les petits maux du quotidien. »
Quelles sont les principales menaces qui pèsent sur les herboristes au quotidien ?
L’une des premières difficultés concerne les allégations. Officiellement, on n’a pas le droit de conseiller un client lorsque l’on touche à une pathologie, mais il est possible d’informer sur la physiologie. Par exemple, on peut dire qu’une plante est digestive, mais pas qu’elle soigne l’indigestion. En cas d’infraction, l’exercice illégal de la pharmacie peut aller jusqu’à 30 000 euros d’amende et deux ans de prison. Tout ça pour des usages parfois connus de toutes les grands-mères. Il faut sortir de cette hypocrisie !
La complexité de la réglementation pose aussi problème : la charge administrative est trop lourde lorsqu’on est une petite entreprise. En effet, à chaque destination du produit (denrées alimentaires, compléments alimentaires, produits cosmétiques) correspond un règlement. Or, les plantes sont multi-usages. Nous sommes également très inquiets du recul des zones de cueillette de plantes de qualité. L’intensification agricole, le développement des infrastructures, le tourisme de masse… sont autant de facteurs de mise en danger de la ressource. C’est une vraie menace sur notre métier, et un drame écologique.
En 2018, vous avez participé à une mission d’information du Sénat avec le sénateur écologiste Joël Labbé. Quelles ont été les conclusions de ce rapport ?
Pour la première fois depuis longtemps, tous les acteurs qui s’intéressent à la question des plantes médicinales se sont rassemblés pour s’exprimer sur le sujet. L’écoute de toutes ces auditions a permis de faire remonter un constat d’une législation peu satisfaisante et décalée par rapport aux besoins des Français de se soigner par les plantes.
Au total, 39 recommandations ont été faites : remettre de l’enseignement sur les plantes médicinales dans les écoles, favoriser la recherche sur leurs usages, réformer la réglementation qui empêche de donner des indications sur les petits maux du quotidien, élargir la liste des 148 plantes en vente libre à des plantes comme le bleuet, le souci, le plantain, aujourd’hui sous le monopole pharmaceutique, alors que ce sont des plantes inoffensives, etc. Toutes ces recommandations ont été votées à l’unanimité, à une exception près : la réhabilitation des métiers de l’herboristerie, refusée par Les Républicains, sous la pression du lobby des pharmaciens et des médecins.
Avec quelles avancées depuis ?
Il y a un travail préparatoire pour une proposition de loi, mais qui n’a pas encore abouti. Entre-temps, la pandémie a complètement bloqué la situation, impossible alors de parler d’herboristerie. Depuis, les choses ont un peu évolué : en 2021, le métier de paysan-herboriste a été reconnu comme « métier émergent et/ou en forte évolution » et en 2023, le titre de paysan-herboriste a été inscrit au répertoire national des certifications professionnelles (RNCP) pour une durée de trois ans (3). Et ça, c’est une victoire puisque nous sommes désormais habilités à donner des conseils pour utiliser les plantes sans danger, dans le respect de la loi. Un premier aspect de l’herboristerie a été reconnu – le volet agricole – mais il reste encore du travail pour les herboristes de comptoir qui font du commerce de plantes médicinales, tout comme pour les praticiens qui font du conseil de santé. Nous sommes assez confiants pour la suite, car avec la certification on va désormais être capable de démontrer l’intérêt économique, mais aussi culturel et social de notre profession pour le pays.
Recueilli par Bérénice Rolland
1- La dernière herboriste française diplômée, Marie Roubieu, s’est éteinte en février 2018.
2- Il existe des écoles d’herboristerie réunies en fédération (FFEH), des formations au métier de paysan-herboriste (CFPPA de Nyons et Montmorot) et une licence pro de conseiller en herboristerie (Université Paris-Sud)
3- À ce jour, les CFPPA de Montmorrot (39) et Nyons (26) sont les seuls habilités à dispenser une formation reconnue par la profession permettant l’obtention du titre.







