Blandine Deforge est cheffe de chœur : « Au fil des répétitions, tu sens peu à peu que le groupe prend confiance, et puis il se passe un déclic : tu sens naître une vibration collective. En position d’auditrice, c’est le moment où mon attention n’est plus captée par tel ou tel individu dans le chœur, mais par une émotion générale qui se dégage. »
Oui, ça fait du bien de clamer l’évidence : CHANTER PROCURE DE LA JOIE ! Et quand on chante en groupe, apparemment, le plaisir est décuplé. C’est du moins ce qui ressort d’un panel – pas du tout représentatif – de choristes amatrices que nous avons réunies. Toutes évoquent la joie, et bien plus : Anne-Lise se souvient de l’émotion qui a failli la submerger lors d’une chanson de Gold, chantée a cappella, par elle et sa cinquantaine de camarades. Lucie raconte la fois où sa chorale a entouré le public avec La chanson des vieux amants de Brel : « J’avais l’impression de flotter. Il y avait une communion avec le public, une plénitude, c’était hyper beau. » Sophie, elle, évoque plein de petits « moments de grâce », où « ça te fout les poils. T’as l’impression d’être élevée, suspendue, je sais pas comment le dire autrement ». « C’est comme dans une manif’, dit Laura : tu ressens le fait d’être portée par quelque chose qui te dépasses. »
Blandine Deforge est cheffe de chœur : « Au fil des répétitions, tu sens peu à peu que le groupe prend confiance, et puis il se passe un déclic : tu sens naître une vibration collective. En position d’auditrice, c’est le moment où mon attention n’est plus captée par tel ou tel individu dans le chœur, mais par une émotion générale qui se dégage. »
Le chant rend puissant
Le chœur prend corps, forme un « super-organisme » né d’une « vibration collective », constate la cheffe de chœur. Et l’émotion naît aussi de l’expérience corporelle : toutes celles et ceux qui chantent savent à quel point la pratique engage le physique. Bien chanter implique apparemment de « lâcher le mental », de ne plus raisonner pour mieux « écouter son corps résonner », bientôt en harmonie avec celui des autres. « J’ai du mal à dormir après avoir chanté ». « Moi aussi ! » « Moi aussi ! » Quelle est donc cette énergie que les choristes donnent, et prennent ? « Certains choristes viennent pour cela, pour aller mieux. Combien de fois j’ai vu des personnes déprimées qui ressortent reboostées !, témoigne Blandine Deforge. Et grâce au groupe, elles reprennent aussi confiance en elles. »
« On se sent puissant quand on chante ensemble », constate l’artiste chilienne Camila Osorio Ghigliotto, qui témoigne du rôle central du chant dans les luttes récentes ou plus anciennes en Amérique du Sud (lire p. 9 du dossier). La puissance du chant qui galvanise, qui unit, unifie et renforce un groupe, on la retrouve près de nous dans les chorales engagées (lire p. 10 du dossier). On peut malheureusement utiliser ce pouvoir pour manipuler, ou pour des causes moins nobles. Alors « on vibre la haine, l’orgueil, la séparation. Ça va semer cela, c’est toxique. », constate Camila.
« Envie de créer du beau ensemble, sans calcul »
Avec de telles propriétés « magiques », le chant au sein du groupe a longtemps été encadré, voire réservé. « Dans les premières sociétés humaines, le maître de cérémonie, c’est le sorcier », écrit le formidable musicien et vulgarisateur André Manoukian (1). Aujourd’hui, la maîtresse de cérémonie, c’est, parmi d’autres, Blandine Deforge, notre cheffe de chœur. Qu’elle dirige 900 choristes pour le Grand choral des Nuits de Champagne, un groupe d’ados en décrochage scolaire, ou des gens dans un bar venus boire un coup, la magie opère à chaque fois. Pour les bars, « on arrive avec un instrumentiste accompagnateur, et on prévoit un diaporama qu’on projette, avec les paroles de la chanson et des codes couleur pour les différentes voix. C’est mieux aussi s’il y a quelques personnes qui viennent pour chanter ! », sourit-elle. Les chansons proposées sont fédératrices, harmonisées simplement à deux voix, les participants peuvent changer de voix, aller boire un coup, revenir… « En général, c’est contagieux. Ceux qui sont là par hasard se prennent au jeu, chantent parfois pour la première fois en public, avec d’autres gens… » Le succès des « happenings chantants » dans les bars, que propose Blandine et d’autres chefs de chœur via l’association Palj (2), est tel qu’une chorale éphémère a été créée à leur suite : « La moitié des choristes de “La Tribu” n’avait jamais chanté en public avant. C’est un de mes meilleurs souvenirs de cheffe de chœur. »
« On se connaît pas en fait, et on arrive à faire un truc formidable qui donne du plaisir aux autres tout en prenant son pied. » On retrouve notre panel, qui se creuse encore pour trouver la racine de la joie… « La chorale n’a de sens que parce que tu es là, mais elle n’a aucune valeur sans les autres… » Il est peut-être temps d’arrêter la séance et de laisser le mot de la fin à MC Blandine : « On se retrouve avec l’envie de créer du beau ensemble, sans mesquinerie, sans calcul. Chanter et faire chanter des gens ensemble, ça me redonne confiance en l’humanité. »
Fabien Ginisty
(merci à Jeanne !)
1 – Sur les routes de la musique, livre édité par Harper Collins en 2021, inspiré de l’émission du même nom sur France Inter.
2 – Association Promotion animation loisirs jeunes, basée sur le territoire d’Arras. Les happenings chantants, inspirés du Québec, ont été lancés en 2017. Ils sont toujours proposés une fois par mois, à Lille, à la péniche Le Bus magique. Le concept a aujourd’hui largement essaimé.







