En juin 2023, un appel parait dans le média Basta !, relayé par le collectif Saccage 2024 : « Portons-nous tous·tes volontaires pour les Jeux Olympiques de Paris, contrarions de l’intérieur la tenue de cet événement dégueulasse. » L’histoire qui suit raconte cette absurde quête.
Mai 2023, le questionnaire qui tue
Un soir, sur mon téléphone, j’arpente les groupes Signal militants quand tout à coup, l’appel s’affiche. « Gâchons leur campagne de travail dissimulé, devenons bénévole ! » « Super, me dis-je, ça coûte que dalle et si on est nombreux ça peut vraiment les faire chier. » Je lis le post à mon ami, et on décide de le faire. C’est lui qui me remotivera quand je perdrai de vue le sens de ma candidature bidon.
Tout commence avec un « questionnaire d’orientation », qui arrive après qu’on a dû décliner notre identité et auto-évaluer nos savoir-faire (aucun justificatif ne sera demandé, je choisis d’être sincère mais mon camarade se réinvente boxeur semi-professionnel et secouriste quadrilingue). 180 questions à deux réponses, censées leur permettre de comprendre « ce qui nous motive au quotidien ». à la fin, on obtient un indicateur de « flow-management », un concept de ressources humaines qui définit « un état atteint lorsque l’on est pleinement concentré et engagé dans une activité, avec un état de fluidité et de satisfaction optimales, pouvant aller jusqu’à un profond bien-être ». Leur but est d’évaluer à quel point on va devoir être managés, ou si notre profonde motivation intérieure nous permettra de manager un peu les autres aussi. Les questions sont redondantes (lire encadré). Une technique pour voir si on ne répond pas au pif ? On nous indique ensuite le type de missions auxquelles on correspond. Mon ami se marre : les siennes sont plus stylées, alors qu’il a cliqué au hasard.
Octobre 2023, une mission de traductrice
On me propose une mission de traductrice, à l’Hotel Hyatt (j’avais indiqué que je parlais anglais et italien). Huit journées de huit heures. Je n’accepte pas tout de suite, malgré cette phrase en gras dans le mail : « Sans réponse de ta part sous 10 jours, ta mission sera proposée à un autre volontaire. » Quinze jours et deux mails de relance plus tard, un 06 m’appelle sur mon portable : « Bonjour, c’est Sarah des JOP de Paris ! Je t’appelle parce que t’as pas encore accepté ta mission, tu penses que tu pourrais le faire ce soir ou demain ? Super, à bientôt ! »
Mars 2024, web-conférences bidon et trucs à valider
La fréquence des mails s’intensifie. Une web-conférence par-ci, un rappel qu’on ne nous dédommagera ni le logement ni le transport par-là (tous les messages contiennent au moins un smiley et utilisent le tutoiement), des trucs à valider, montrer qu’on est toujours dans la course. J’imaginais tout ça plus sélectif, formel et incarné. Il me suffit de cliquer sur des « j’accepte », de choisir des créneaux horaires pour des événements auxquels je ne vais pas, et pour lesquels on me remercie quand même d’être venue et que c’était super de me rencontrer.
Je commence à douter. Mon action d’involontariat me semble insignifiante. Je n’ai même pas le plaisir de devoir jouer un rôle. Ils ne se rendent pas compte qu’on ne fait aucun effort, s’en foutent pas mal qu’on soit sérieux ou pas.
Juin 2024, 4355 volontaires écartés
Mon ami est moins consciencieux que moi dans son involontariat. Le pauvre diable ne cliquait pas où il fallait en temps et en heure, mais faisait tout de même de son mieux. Il ne recevait plus beaucoup de mails, et se plaignait d’être boycotté. Un jour, tout s’explique : « Suite à une enquête du ministère de l’intérieur, nous avons émis une requête défavorable à votre participation aux JOP comme volontaire. » Des dizaines d’agents ont aussi réalisé un million d’enquêtes et écarté 4355 volontaires, qui ont reçu le même message*.
Pendant ce temps, de drôles de formations en ligne (avec tests de connaissances) me sont soumises. Plus de 50 vidéos d’une à six minutes, où des volontaires miment diverses situations sur ce qu’il faut faire ou ne pas faire : être poli, s’adresser aux personnes en respectant leurs titres et le vouvoiement, rester neutre, faire preuve de discrétion, de confidentialité, ne pas regarder son téléphone, être hyper réactifs, ne pas poser de questions indiscrètes… Désespérée, j’abandonne au bout de 30 minutes, en espérant qu’ils ne me virent pas pour ça.
Juillet 2024, la panne Microsoft
Je dois aller chercher mon uniforme et mon accréditation. Cinq villes sont proposées : Lille, Marseille, Bordeaux, Paris, Nantes. Je choisi une date à Nantes. La veille du jour J, je bosse aux fêtes maritimes de Douarnenez, dans le Finistère. Je dois faire 6 heures de caisse sur mon jour de repos pour aller au Décathlon. Il fait beau. Mon rendez-vous est à 13 heures. Après des heures à faire semblant de réfléchir, je n’y vais pas. Je passe la matinée avec l’impression d’avoir passé un an en embuscade pour rien.
À midi et demi, je reçois un mail. « Suite à une panne mondiale de Microsoft, plus aucune accréditation ne sera délivrée jusqu’à nouvel ordre. » J’y crois à peine tellement c’est gros. 14 heures, nouveau mail : les accréditations reprennent, mais toutes celles qui ont été délivrées jusque-là ne sont plus valables. 18 heures, encore un message : « C’est l’heure de découvrir l’identité de la personne que tu vas assister ! Tu seras traductrice du président du comité national de Bulgarie ! Bravo ! » Plus d’une année de mensonge qui s’achève en grande pompe. C’est la fin de l’aventure, je quitte la France tout l’été, n’enverrai aucun mail, ne recevrai aucun appel des JOP me demandant où je suis.
Début août, à la fin des Jeux, je reçois des mails de remerciements de Tony Estanguet ainsi qu’une place gratos à mon nom pour les épreuves d’athlétisme paralympiques. « Moi aussi j’ai été radié de ma mission par le ministère de l’intérieur et pourtant je continue de recevoir les mails de remerciement et même la place gratuite », me dit un autre involontaire.
Fin août 2024 : combien étions-nous ?
Je discute avec un membre de Saccage 2024. J’ai besoin de savoir : combien étions-nous ? « On a regardé s’il y avait des involontaires dans à peu près tous les types de missions, et oui, il y en avait. On n’a pas compté, on n’a pas eu vocation à centraliser. La plupart n’y sont pas allés. Certains ont fait leur mission, sans zèle. Les chauffeurs bénévoles par exemple, devaient suivre les ordres d’une appli qui leur disait en direct 8 heures par jour : “Va par ci, va par là, prends une pause, retourne au travail.” On va essayer de requalifier leur bénévolat en travail dissimulé, car ils étaient soumis aux conditions du salariat avec subordination. On va aller aux Prud’hommes, on verra ce que ça donne. Ça fera un précédent intéressant, notamment pour les JO des Alpes en 2030. »
L’involontariat a été l’occasion de rappeler le coût des Jeux pour l’argent public, les conditions de travail, le coût environnemental, les valeurs véhiculées, le choix politique assumé d’avoir recours au travail gratuit, alors que rémunérer 45 000 personnes au Smic pendant un mois aurait couté 1% du budget des JOP.
« En attendant les prud’hommes, on prépare une contre-cérémonie de clôture en septembre, et on fait un gros travail d’archive, poursuit le membre de Saccage 2024. Le village des athlètes, la piscine olympique de St-Denis, le village de médias, l’Arena Adidas à la Porte de la Chapelle, la nouvelle Marina de Marseille, les bassins de rétention d’eau pour dépolluer la Seine (dont le chantier a coûté la vie d’une personne, Amara Dioumassy, pour qu’elle soit baignable seulement trois jours)… Ces sites tout neufs, conçus spécialement pour les JO, qu’est-ce qu’ils vont devenir ? Les caméras censées être temporaires, qu’est-ce qu’elles deviennent ? Autant d’infos qu’on pourra transmettre aux camarades de Los Angeles, de Milan et à ceux qui suivront. »
Eva d’Annunzio
* Le ministère de l’intérieur a annoncé que les enquêtes ont aussi concerné des agents de sécurité, sportifs, riverains, journalistes…







