Depuis une dizaine d’années, le réemploi des bouteilles se structure, porté par des collectifs locaux qui harmonisent leur travail au niveau national. Des usines de lavage ont ouvert, les associations et coopératives grossissent… avec pour objectif de passer à une échelle industrielle, tout en restant solidaires.
Laver les bouteilles pour les réutiliser, plutôt que de les fondre à 1 500° C pour en fabriquer de nouvelles : c’est l’idée mise en application par une douzaine de collectifs, partout en France. En 2021, on vous racontait une journée de lavage à l’usine de Chabeuil, près de Valence, montée par les pionniers de Ma bouteille s’appelle Reviens. La machine, achetée d’occasion en Italie, était capricieuse, et le travail très artisanal (1). Mais parmi ce foisonnement d’initiatives visant à relancer la consigne du verre, c’était le premier centre de lavage opérationnel. Depuis, de l’eau soudée a coulé dans les goulots ! Ma bouteille s’appelle reviens a modernisé son équipement, et d’autres usines de lavage ont ouvert à Montpellier, Nantes, Lille et Toulouse.
Dans les Alpes-de-Haute-Provence et les Hautes-Alpes, la coopérative Maison commune, cofondée par L’âge de faire, a posé les bases de la filière locale, avec le projet Comm’une bouteille. Après avoir porté à bouts de bras la logistique, les animations, l’accompagnement des producteurs, le tri des bouteilles, l’organisation des lavages et la recherche de financements, les bénévoles ont décidé de joindre leurs forces à celles de L’incassable, association basée à Marseille, plus solide techniquement et financièrement. L’incassable vient aussi de récupérer l’activité de collecte initiée dans le Var et les Alpes-Maritimes par une autre association, Ecoscience. Elle opère donc maintenant sur toute la région Paca… et rejoint à son tour une autre structure : Revera. Cette Société coopérative d’intérêt collectif (Scic) est elle-même issue de la fusion d’Alpes Consigne (Savoie Isère) et Rebooteille (Rhône, Ain et Loire)… Absorptions en cascades !
Parc commun de bouteilles
Pour les équipes, ces rapprochements sont l’aboutissement des logiques de coopération qui dominent dans la construction de la filière. Dès le début, les fondateurs des associations locales ont en effet réfléchi collectivement à l’échelle nationale (2). Leur objectif est de généraliser un réemploi « mutualisé », reposant sur un parc commun de bouteilles standardisées. Ainsi, une bouteille utilisée par un producteur peut être, après avoir été collectée et lavée n’importe où en France, revendue à un autre producteur. L’idée n’a rien d’utopique : en Alsace, où la consigne n’a jamais disparu, les brasseurs industriels Meteor, Kanterbrau et Kronenbourg partagent les mêmes modèles de bouteilles depuis des décennies. Mais ce bon sens va à l’encontre des règles capitalistes en vigueur. « Depuis 40 ans, le marketing raconte qu’on se distingue par le packaging, constate Lisa Tichané, directrice de L’incassable. Il faut faire évoluer les mentalités, car si chaque producteur voulait garder son format, les centres de tri auraient la taille d’un terrain de foot ! »
Plusieurs fois par an, un groupe de travail étudie la possibilité d’intégrer de nouveaux standards au catalogue commun. « Il faut qu’il y ait un gisement suffisant, et que plusieurs verriers soient capables de fournir la bouteille », précise Clémence Hugo, de l’association France Consigne. Études techniques sur la résistance des bouteilles et le décollement des étiquettes, mise en place d’un picto unique à destination des consommateurs … Les adhérents de France Consigne (coopératives, associations et quelques entreprises classiques) avancent ensemble. En novembre, une partie d’entre eux a créé Soverre, une SAS commerciale, pour parler d’une seule voix aux centrales de la grande distribution.
Soutenir les laveurs
La solidarité entre opérateurs est aussi de mise avec les usines de lavage. Celle d’Oc’Consigne fonctionne depuis 2023. « Nous avons besoin des volumes de nos collègues pas laveurs, et ils en ont conscience, souligne Sophie Graziani-Roth, cofondatrice. Ceux du sud vont laver à la fois chez Ma bouteille s’appelle Reviens, et chez nous. » Lisa Tichané confirme : « Les laveurs ont pris tous les risques, ils ont investi alors qu’il n’y a pas encore les volumes pour équilibrer l’activité. C’est nécessaire d’être le plus solidaires possible. »
Des liens humains se créent, favorisant mutualisations et fusions. « Avec Rebouteille, on avait deux activités quasiment identiques sur deux territoires voisins, et l’habitude de travailler ensemble. On voulait gagner en stabilité. De deux équipes de 4 et 5, on est passé à 12 salariés », explique Cécile Forgue, cofondatrice d’Alpes Consigne et aujourd’hui présidente de Revera. Grâce à la fusion de L’incassable avec Revera, « on va pouvoir mutualiser plein de fonctions, mais la filière opérationnelle restera régionale : c’est le niveau pertinent pour une boucle de réemploi », souligne Lisa Tichané.
Les financements loin du compte
Ces restructurations ne sont en effet pas que des histoires d’amitié : « rentabilité », « économies d’échelles » et « maturité de la filière » font partie du vocabulaire de base de ces associations et coopératives. « L’enjeu est de massifier les volumes pour passer à l’échelle industrielle, car l’échelle artisanale ne marche pas, estime Lisa Tichané. Aujourd’hui, le prix de revente proposé au producteur est très en dessous du coût de collecte et de lavage. » Chez Oc’Consigne, « il faudrait qu’on lave 2 millions de bouteilles pour être à l’équilibre ; pour l’instant on est au tiers », indique Sophie Graziani-Roth. Pour augmenter les volumes, Lisa énumère trois leviers : augmenter le nombre de producteurs impliqués, de magasins points de collecte, et améliorer le taux de retour. « Les producteurs les plus motivés sont venus au début. Il faut des aides financières pour convaincre les autres. Chez les magasins aussi, on a défriché avec les bio, et maintenant on ne peut progresser qu’avec les grandes et moyennes surfaces, par la coercition – mais ce n’est pas d’actualité ! – ou des aides financières. »
Quant au taux de retour, il a grimpé jusqu’à 50 % avec la mise en place de la consigne monétaire. À présent, « comme toutes les nouvelles habitudes, c’est plutôt lent ». L’activité survit grâce à des subventions et à la surcharge de travail d’une partie des équipes. Le soutien aux points de collecte, aux producteurs, et aux acteurs du réemploi dépend en grande partie des éco-organismes privés agréés par l’État, qui collectent les « éco-contributions » des entreprises mettant sur le marché des produits emballés. Mais la part allouée au réemploi est pour l’instant marginale. « Ce n’est que depuis 2025 que l’on bénéficie du soutien à la collecte de la part des éco-organismes, indique Cécile Forgue. Il est calculé sur une filière optimisée, alors qu’elle n’est pas encore mature. » Quant au tri, il n’est pas du tout financé par les éco-organismes.
Les bouteilles collectées par les acteurs locaux sont standardisées au niveau national. ©Oc’Consigne
Des collectivités impliquées
Autre possibilité de financement stable : les collectivités locales. En tant que coopérative d’intéret collectif, Revera compte parmi ses sociétaires les agglomérations de Lyon, Grenoble, Saint-Étienne, Annecy, Chambéry, ainsi que des communautés de communes plus rurales et syndicats intercommunaux. « On travaille avec elles pour que le réemploi apparaisse comme une solution sur leurs sites internet, que les ambassadeurs du tri y soient formés, et que des appels d’offres le financent, afin de sortir peu à peu du fonctionnement par subventions, indique Cécile Forgue. Le montant de leurs parts va jusqu’à 20 000 euros. C’est surtout important pour leur implication au long cours. On va le mesurer aux élections municipales, car pour l’instant ce sont plutôt des municipalités vertes. » En Auvergne, l’association Pampa est née en 2020 « d’une réflexion entre plusieurs associations, citoyens et collectivités », explique Guillaume Angot, le directeur et l’un des trois salariés. Lorsque les subventions allouées par les collectivités se sont essoufflées, Pampa leur a proposé un modèle original : chacune d’entre elles participe à hauteur de 0,10 euro par habitant de son territoire.
En échange, elles peuvent choisir, parmi une vingtaine de propositions, leurs actions prioritaires pour l’année : « Information des élus sur le réemploi, sensibilisation des clubs sportifs et associations culturelles… Mais il est précisé dans la convention que les financements servent aussi au développement de notre filière locale, et de Soverre à l’échelle nationale. » Les collectivités, en siégeant au conseil d’administration de l’association, « voient tous les endroits où on peut intervenir. Il y a 9 kg de verre par an et par habitant qui finissent dans les ordures ménagères, c’est un enjeu financier pour elles. Il y a aussi une notion de souveraineté locale sur les flux de verre ». Oc’Consigne s’appuie également sur sa capacité à tisser des liens avec d’autres structures économiques dont le profit n’est pas l’objectif premier. La coopérative cherche des partenaires logistiques en Aveyron, en Lozère, et dans l’Aude, indique Sophie Graziani-Roth.
« On doit trouver les bons acteurs qui ont envie de travailler avec nous, et pour qui ça fera un complément d’activité. On travaille déjà avec une entreprise d’insertion, un collecteur de carton, une entreprise à but d’emploi. À Montpellier, un distributeur de colis nous fait de bonnes conditions pour la collecte de toutes petites surfaces, comme un café associatif qui remplit deux casiers par semaine… »
La rentabilité, oui… mais pas n’importe comment !
Lisa Giachino
1 – « Dans la Drôme, les bouteilles s’appellent Reviens », L’âdf n° 165, sept. 2021.
2 – D’abord au sein du Réseau Consigne, (qui a fusionné en 2023 avec le Réseau Vrac, pour donner le Réseau vrac et réemploi), puis au sein de l’association France Consigne, organisation technique qui réunit des industriels du réemploi du verre.










