Écoutez cet article, lu par Benjamin Huet :
Grâce à l’AJD (1), aux Bordées, à Lounapo, aux Cannoubières et à d’autres associations, des gens peuvent embarquer, gratuitement ou presque, pour découvrir la rade de Marseille, les calanques, et tout simplement la sensation d’être bercé par les vagues. Minots des quartiers, personnes handicapées, seniors, précaires, personnes à la santé mentale fragile, parents seuls… Plus que la découverte d’un milieu, ce que cherchent les associations, c’est surtout permettre à ces personnes de se sentir à la fois partie et maître des éléments, en prenant des décisions, en étant écouté, en manœuvrant. Pour des migrant·es ayant vécu des expériences traumatisantes en mer, ou pour des enfants dont les quelques échappatoires à la vie dans des quartiers déconnectés du
centre-ville sont plutôt le foot ou la boxe, ces excursions peuvent être un moment de bien-être et de reconnexion précieux. « Les minots, ils connaissent pas les calanques. Ça leur ouvre l’esprit, c’est une autre réalité, un autre monde » , explique Carlo. Ce mécanicien d’origine italienne a découvert Lounapo il y a presque dix ans. Le nom de l’association signifie L’ouvroir aux navigations possibles. Sans détour, il déclare qu’elle a changé sa vie : « J’aimais naviguer mais je n’avais pas les moyens. Maintenant, j’ai appris à être autonome, je peux embarquer quand je veux, et avec des valeurs humanistes. »
Faire vivre la rade
Fatigué de se battre à l’ombre et en respirant le mauvais air des croisières et des ferry boats, le collectif a une idée. En essayant d’imiter le mieux possible le langage des politiciens, pour leur demander de bien vouloir croire en l’expression distinguée de leur projet, les associations défendent la construction d’un ponton partagé dans l’un des ports de la ville. L’enjeu est conséquent : en plus de fournir une place pérenne aux bateaux associatifs, qui n’en ont toujours pas, le ponton entend faire vivre une rade molle et cloisonnée. Les associations rêvent de mettre en commun leurs techniques et leurs matériels (gilets, matériel d’observation sous-marine, matériel de réparation…), par des passerelles plus simples et dans une dynamique commune. Le projet de ponton partagé s’accompagnera d’un petit passeport de la mer, pour inciter les gens à se jeter à l’eau. Le « passeport de mer pour tous » fonctionnerait comme un petit car- net à points : on donne 2 heures de son temps pour repeindre la coque d’un bateau ou passer de l’anti-fooling (2), et en échange on a droit à un cours de voile, ou de plongée dans l’asso voisine. Les points permettraient d’avoir accès à de plus en plus d’activités et à se former aux usages de la mer. Le collectif regorge d’idées, cours de dessins sous-marins, randonnées aquatiques à la nage, cartographie… Pour Carlo, ça croule sous le sens : « La mer, c’est pas un truc de luxe. Il y a beaucoup de gens invisibles qui travaillent pour développer une culture de la mer et pour la préserver. Il ne faut pas que ce soit que pour ceux qui payent, il faut privilégier ceux qui font vraiment vivre le littoral et qui font de l’inclusion. » L’association Lounapo, qui emmène des petites classes en mer et fait des sorties en mixité choisie (3) tous les mois à bord de L’Albatros, est sans anneau fixe depuis au moins sept ans. Carlo nous raconte : « En 2016, on était au Frioul, sur une place passa- gère très chère. À cette époque il y avait une liste d’attente spécialement pour les assos, on était inscrits, puis en 2018, ils suppriment la liste. On a dû partir. Alors on a fait une Manifestation d’intérêt spontané pour demander une place, fin 2019. C’est seulement en 2022 que la métropole nous répond que notre MIS les intéresse. Ils nous demandent plein de papiers, des bilans financiers, des dossiers… On envoie tout. Et quelques mois après, on nous dit que de toutes façons, ils figent toute attribution de places jusqu’en 2024, pour les JO. »
Bienvenue au club ! Le cas de L’Albatros n’est pas isolé. Charly (4) en témoigne : « J’ai un bateau partagé depuis 12 ans. Ça fait 12 ans qu’on a pas de place. Au vieux port, on n’a même pas demandé, je sais pas s’il y a une liste. On te décourage, on te dit qu’il n’y en a pas. Faut passer par les clubs nautiques. » En échange d’occuper une partie de l’espace public (les quais et pontons), les clubs doivent respecter des critères écologiques et sociaux, imposés par la métropole. C’est notamment pour entrer dans ces critères d’inclusion que l’école de voile du Vieux Port a vu le jour, il y a quelques années. C’est un progrès, mais ses tarifs, pourtant, restent inaccessibles à toute une partie de la population, et il n’y a plus de place pour l’inclusivité avec un grand I. Hervé Menchon, élu au nautisme à la mairie de Marseille, dénonce : « Il y a une mise aux enchères des anneaux pendant les commissions d’attribution. C’est à celui qui peut offrir plus que son voisin. » Sans compter que l’attribution des places se fait à la lumière du respect d’une feuille de route dont la grille correspond aux professionnels et absolument pas aux associations, qui se font régulièrement envoyer promener. L’élu pointe un ensemble de critères économiques à respecter (capacité de financement, stabilité financière…) : « Pour les assos, ce sont des contraintes financières énormes. »
Un cimetière de bateaux
Mais des places, encore faut-il qu’il y en ait. Un responsable du Cercle nautique et touristique du Lacydon (Vieux Port), qui a préféré rester anonyme, nous explique : « Il doit y avoir une vingtaine de personnes sur la liste, mais depuis 10 ans que je suis là, j’en ai vu qu’une seule fois une se libérer. Y a pas de magouilles, c’est juste que les bateaux bougent pas. » Les bateaux qui ne sortent pas, on les appelle les « bateaux ventouses ». Les quais du vieux port en débordent. « On en a même sept qui ne sont plus en état de naviguer. C’est à la métropole de les sortir de l’eau, mais la filière de destruction et de recyclage n’est pas très efficace, et la métropole ne le fait pas. Et comme les proprios continuent de payer, nous on peut rien faire. » Mais, d’après lui, c’est pour la bonne cause : « Ici, on fait du social. Quand vous avez un monsieur de 90 ans qui utilise son bateau sur le quai juste de temps en temps pour y inviter ses amis à boire un coup tranquille, vous auriez le courage de le virer vous ? Moi non. Faut y penser. Si on lui enlève son bateau, il meurt. Et puis il paie. Je l’ai jamais vu sortir, mais il paie. » Un argument qui ne passe pas auprès des associations, qui ont le sentiment de se faire priver de leur place et de leur activité sociale au profit du maintien des apéros de quelques propriétaires trop âgés pour prendre la mer. « C’est comme si on avait un cimetière de bateaux sur un espace public. C’est un problème pour tout le monde, pour le port, les clubs, les proprios, même les industries, puisque comme il n’y a pas de places, les gens n’achètent pas de bateaux neufs. Alors qu’il y a pleins d’enjeux », déplore Carlo, de Lounapo, qui a reçu le 16 juin un nouveau courrier de refus d’attribution de place signé par la métropole. L’association paie depuis, 50 euros la nuit, une place temporaire au Vieux Port, qu’elle a été contrainte de quitter en urgence pour la venue du président Macron à Marseille, du 26 au 28 juin. Menacé d’augmenter de 40 % ses tarifs de places passagères s’il continue à s’amarrer au Vieux Port, L’Albatros dérive, à la recherche d’un port d’attache.
Eva d’Annunzio
1 Amis de jeudi dimanche.
2 Peinture contre les salissures.
3 Sans hommes cisgenres, c’est- à-dire dont l’identité de genre est conforme à leur sexe déclaré à l’état-civil. 4 Les prénoms ont été modifiés.







