Comment lutter contre l’ubérisation imposée aux livreurs ? À Saint-Étienne, des coursiers se sont regroupés et ont créé leur propre entreprise. Ça marche. Le secret de leur succès ? Le coopérativisme.
Centre-ville de Saint-Étienne, 19h30, il fait chaud. Devant le snack branché Pokawa, c’est l’heure de pointe : quatre livreurs à vélo attendent. Julien Cadrot, barbe grisonnante, est l’un d’entre eux. Il reçoit une notification sur son smartphone. « Bon. Là, on est en retard. » Se dirige vers le comptoir extérieur. La commande arrive enfin. Prend le paquet, deux mots à la cuisinière, range le paquet dans un grand sac entre le guidon et la roue avant. C’est parti. Feu rouge. Freins. Arrêt. Vert, petit sprint jusqu’au prochain feu. Freins. Arrêt. Vert : petit sprint… On sort de l’hyper-centre. M’accroche à la roue. Perds Julien dans cette montée qui n’en finit pas. Le vois encore au loin, s’arrête enfin. Un jeune homme sort de la maison pour récupérer le paquet. Sourire cordial. J’arrive à temps. « Pourquoi faites-vous appel aux Coursiers stéphanois, et pas à Uber Eats ou Deliveroo ? » « Parce qu’eux, ils paient leurs impôts ! » Une fois le paquet livré, le premier réflexe de Julien est de consulter son smartphone, puis de préparer mentalement l’itinéraire de la course à venir. « Allez, on nous attend pour des burgers. Ça va descendre ! », sourit-il.
Et de repartir. Une différence pour le fisc français ? Sûrement. Mais pour Julien, sur le vélo, je n’en vois pas trop : le métier de livreur a l’air tout aussi pénible quel que soit le flocage du sac de transport. Je rattrape Julien et lui demande s’il a déjà travaillé pour Deliveroo ou Uber Eats. « Ça va pas, non ?! Bosser pour ces esclavagistes ?! »
Des auto-entrepreneurs « complètement dépendants »
Deux heures plus tôt, déjà dans le centre-ville de Saint-Étienne, mais cette fois au local des Coursiers stéphanois. C’est un grand espace qui n’est pas fait pour accueillir la clientèle. Près de la porte, à gauche, la flotte de vélos à assistance électrique est en charge. Il y a aussi de nombreuses caisses contenant des bouteilles vides. « On centralise le dépôt pour Rebooteille* », m’explique Marina. La jeune femme se tient derrière un bureau, le seul de cette grande salle. Au fond, derrière les tables du coin cuisine, un jeune homme au physique de cycliste, cheveux encore suants : c’est Arthur. Il est en train de nettoyer les « caisses » de son « shift », ces grandes sacoches qu’il a utilisées pendant son créneau horaire qui touche bientôt à sa fin. « Quand je fais ça, je suis payé, c’est normal, il faut le faire. Quand je bossais chez Deliveroo, j’étais censé le faire chez moi. Mais j’étais crevé quand je rentrais. En plus, j’aurais pas fait ça bénévolement ! »
Contrairement à Julien, Arthur, lui, « a bossé pour ces esclavagistes ». « J’étais étudiant. Au début, ça me convenait, parce que je pouvais choisir mes horaires, contrairement au McDo. Mais j’ai constaté que le prix des courses baissait. Je partais travailler sans savoir ce que j’allais gagner… J’étais privilégié, je n’avais pas besoin de ça pour vivre. Aujourd’hui, la plupart de leurs livreurs ne vivent que de ça. Ils sont complètement dépendants. » Un jour, Arthur a fait une mauvaise chute et s’est cassé la main. Pendant un mois et demi, il n’a pas pu travailler. « Quand t’es auto-entrepreneur, t’as droit à rien. »
Les conquis du salariat
Arthur, Marina, Julien – et Antoine, qui est de repos aujourd’hui – sont salariés des Coursiers stéphanois. Ils cotisent à la Sécu, ont des congés payés, le droit au chômage au cas où, la garantie d’un revenu fixe… Divers conquis sociaux dont sont aujourd’hui dépouillés la quasi-totalité des coursiers, soumis au régime d’auto-entrepreneur imposé par les plateformes Deliveroo, Uber Eats et compagnie. C’est en réaction à cette uberisation que l’association Les Coursiers stéphanois est née en novembre 2019. « Il est prévu dans les statuts que l’association devienne entreprise coopérative », précise Marina, qui s’occupe de « tout ce qui ne se fait pas sur un vélo ». D’ici la fin de l’année – « si tout va bien » nuance-t-elle – , les salariés pourront donc devenir propriétaires de leur outil de travail. Mais attention : à la différence des auto-entrepreneurs, les sacoches ne leur appartiendront pas en nom propre. Pas plus que les vélos ou les smartphones. Actuellement biens de l’association, c’est l’entreprise qui en sera propriétaire, et donc assumera les coûts d’achat, d’entretien, les risques de casse, de vol… Par contre, les salariés seront propriétaires de leur entreprise, seuls à décider des orientations de cette dernière. Et si jamais l’activité est florissante, ils seront les seuls à empocher la mise, en plus de leurs salaires (qu’ils pourront d’ailleurs augmenter). Aucune entreprise au dessus d’eux, américaine, anglaise ou française d’ailleurs, ne gagnera d’argent parce qu’ils ont sué dans les montées, ou attendu dans le froid hivernal, ou pris des risques…
« Les soirs où tu as beaucoup de commandes, oui, ça peut être un peu stressant, tu as l’impression que tu n’arriveras jamais à tenir les délais. Il faut garder la tête froide, pas faire n’importe quoi. » Julien me met en garde contre le rail de la voie de tram qu’il faut bien prendre à la perpendiculaire. L’homme a de la bouteille, me parle avec nostalgie du monde des coursiers à vélo avant Uber et les GPS. Il me parle aussi du plaisir de l’effort, de l’adrénaline, des risques… « Maintenant, je sais pourquoi je mets un casque. »
Au milieu, les restaurateurs…
Nous arrivons à La Java Bleue. Nous nous garons sur le côté du restaurant. Une fenêtre donne directement sur la cuisine. En sort un bras suant qui transmet le burger à Julien. Le monsieur à l’intérieur est visiblement pressé. « Vous acceptez toutes les plateformes, ou vous travaillez uniquement avec les Coursiers stéphanois ? » « Toutes », me répond-t-il avec un grand sourire, m’implorant du regard pour retourner travailler. Julien, lui, regarde son smartphone… nous repartons. « Beaucoup de restaurateurs ont dû proposer la livraison à domicile pour survivre pendant le Covid. Les plateformes leur ont fourni le service clés en main. Nous, on pèse généralement très peu dans leur clientèle, m’explique Julien. Aujourd’hui, alors que la livraison représente une bonne part de leur chiffre d’affaires, s’ils refusent la clientèle de Deliveroo, ils se tirent une balle énorme dans le pied. Bras tendu à gauche, accélère… Allez, ça va remonter un peu. »
« On a démarché les restaurants avec lesquels on voulait travailler. Autant vous dire qu’on n’a pas contacté McDo ! Après que dix ont signé, on s’est lancés. Aujourd’hui, ils sont une trentaine », m’expliquait Marina un peu plus tôt. La plupart des restaurateurs ont vu d’un bon œil l’arrivée de la petite entreprise, car elle représente un nouveau débouché pour eux et leur permet de s’afficher « local ». D’autres ont eu des réactions plus engagées : « La Java bleue, c’est eux qui nous ont contactés. Si leurs clients passent par notre plateforme pour être livrés, ils paient moins cher leurs repas. » Un autre restaurateur a même saisi l’occasion pour sortir des autres plateformes, et ne proposer que la livraison par les Coursiers stéphanois
… mais au coeur, l’algorithme
Cette activité « food », par opposition à l’activité classique de coursier (fleurs, plis, objets divers…), représente 40 % des quelques 700 livraisons mensuelles effectuées par les Coursiers. Mais la livraison de repas prend une part de plus en plus importante dans l’activité. Elle implique par ailleurs un outil particulier : une plateforme internet. Comment imaginer, en effet, que le client commande au resto, que celui-ci appelle l’entreprise de livraison, qui appelle le coursier, que le coursier soit le seul contact du client, alors que celui-ci doive payer le restaurateur, l’entreprise de livraison… le tout rapidement et pour souvent moins de 20 euros ? Bref, c’est possible, mais compliqué. Par le gain de temps qu’elles impliquent, les plateformes internet ont rendu viable la vente livrée pour les restaurants qui n’avaient pas les moyens d’engager leurs propres coursiers.
Comment ça marche ? Avant d’enfourcher un vélo pour rejoindre Julien, Marina m’invite à me rapprocher des écrans sur son bureau. « Là, c’est la liste des commandes passées via notre plateforme, qui référence tous nos partenaires. Les clients peuvent aussi commander directement sur les sites des restaurants, ça apparaîtra aussi ici. Le restaurateur reçoit une notification, et valide, ou pas, la commande. Une fois la commande validée, elle change de statut sur mon écran. Je peux alors contacter le coursier le plus proche en lui envoyant une notification. Regarde, là, le point rouge : c’est Julien. » La plateforme se charge également du paiement des différentes parties : sur le prix payé par le client, le restaurant récupère le tout, moins 3,5 euros et une commission au pourcentage – qui restera secrète, « concurrence oblige » –, destinés à l’entreprise de livraison. « La facturation se fait toute seule et assure une trace écrite. C’est très pratique, ce qui fait qu’on utilise également la plateforme pour l’activité logistique. » Mise en relation, paiement, gain de temps : l’infrastructure technique est donc un outil indispensable à l’activité des Coursiers stéphanois, à l’image de la quasi-totalité des livreurs à vélo.
Ainsi, celui qui détient la plateforme détient le pouvoir. Les plateformes capitalistes l’ont bien compris : elles mettent en concurrence les restaurateurs, et surtout les livreurs, tout en prenant leur marge. Avant de s’engager dans les Coursiers stéphanois, Marina a suivi des livreurs ubérisés dans le cadre de son master de sociologie. « J’ai constaté qu’ils n’étaient pas tous payés pareil pour la même course, qu’à un même endroit, certains ne recevaient pas les courses que les autres annulaient… Deliveroo leur impose aussi des cookies chargés d’analyser leurs temps sur tel segment de parcours, etc. Ils sont constamment contrôlés. »
Dumping
On s’en doute, les Coursiers stéphanois n’utilisent pas la plateforme Deliveroo. Ils utilisent Coopcycle. « La différence majeure dans le travail, c’est que c’est moi qui dispatche les commandes aux coursiers, ce n’est pas un algorithme. Julien et le restaurateur peuvent m’appeler directement, s’ils ont un souci, on va le résoudre ensemble, explique Marina. Et c’est notre entreprise qui touche l’argent. Nos coursiers le touchent, mais indirectement, par leurs salaires. Ils ne sont donc pas en concurrence entre eux, et moi, au dispatch, j’essaie de les arranger, pas de leur mettre la pression. » Il existe une autre différence de taille : Coopcycle n’est pas une multinationale, et elle ne prend pas de commission sur les mollets qui suent. Le logiciel appartient à une association qui compte, parmi ses adhérents, les Coursiers stéphanois. 65 structures, associatives ou coopératives, mutualisent ainsi leur plateforme de livraison (voir autre article).
21 heures. Pour sa cinquième et dernière course – « c’était très calme ce soir » –, Julien doit monter un sac Carrefour City bien rempli au 4e étage d’un vieil immeuble sans ascenseur. « Ils nous paient convenablement, il y a rien à dire. On a démarché Intermarché aussi. La directrice nous a ri au nez quand on lui a annoncé nos tarifs. Faut dire que la loi lui permet de totalement sous-payer des auto-entrepreneurs ». Nous croisons alors un Deliveroo. « Regarde : l’esclavagisme est devant nous et tout le monde ferme les yeux. »
Fabien Ginisty
* Rebooteille est une coopérative qui a recréé un circuit de consigne pour le verre.







